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Lecture en ligne : faites vos yeux !

Par Tété Enyon Guemadji-Gbedemah , le 05 juillet 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 juillet 2010

Nicholas Carr, l’auteur de The Shallows : What Internet Is Doing to Our Brains et d'un article retentissant sur la Toile intitulé, dans sa version française, « Est-ce que Google nous rend idiot ? », donne un coup de pied dans la fourmilière en proposant une nouvelle forme d’écriture web dénommée la delinkification. Narvic qui relaye sur le blogue Novövision ce modèle d'écriture explique qu’« il ne s’agit pas de supprimer les liens hypertexte, mais de les rassembler tous en fin d’article, plutôt que de les saupoudrer au fil du texte. C’est pour lui une question de qualité de l’attention que nous portons au texte que nous sommes en train de lire ».

Pour ou contre Carr

Le problème auquel Nicholas Carr tente d’apporter une réponse est celui de la difficulté de la lecture numérique pour des usagers habitués à la lecture de l'imprimé. Alain Giffard décrit la situation sur son blogue :

« L’acte de lecture numérique est compliqué et difficile. Ces difficultés, soulignées par les psychologues et les cogniticiens, sont de tous ordres : la visibilité du texte sur l’écran, la typographie et la mise en page, le détournement de l’attention par les bifurcations de l’hypertexte, l’absence d’intégration des opérations de lecture qui empêche le lecteur de projeter son modèle de compréhension du texte lu ».

Carr qui se focalise sur l'hypertextualité pense qu’elle constituerait une source majeure de distraction et, in fine, d'incompréhension lorsqu'on n'en fait pas un usage rationnel. Narvic rétorque que la gêne provoquée par l’hypertexte est la même ressentie en face d’un livre truffé de notes infrapaginales.

Dans la même veine, Bertrand Calenge soutient que l’hypertextualité en soi n’est pas un problème (Carr ne dit pas le contraire !). « Ce qui manque le plus dans la profusion des textes et des liens, c’est du vrai contenu solide et structuré, de la pensée, de la vraie création, des choses qui valent le coup d’être lues. Le reste, effectivement, conduit au butinage ressassé… ».

Les formes de lecture

["Le lecteur produit lui-même le sens de ce qu'il lit"]

Selon Narvic, le débat lancé par Carr n’est pas mineur ; « on peut répondre que le texte n’est pas formé par son rédacteur, mais par son lecteur à travers, justement, sa lecture, et qu’on a toujours sur-évalué le rôle de l’auteur en la matière. C’est dans son parcours de lecture que le lecteur produit lui-même le sens de ce qu’il lit, et c’est ce qui fait que deux personnes ne lisent pas la même chose dans un même texte, écrit pourtant par un seul auteur ».

Alain Giffard distingue deux types de lecture numérique : la pré-lecture et la lecture. La pré-lecture est une opération de préparation, un premier degré de la lecture antérieur à l'acte de lecture. La navigation initiale peut être considérée comme une pré-lecture. Puis vient la lecture qui, comme on le suppose, doit s'accompagner de la réflexion.

Or, on peut distinguer aussi deux niveaux de lecture : une lecture d'information et une lecture d'étude, soutenue. La question serait de savoir lequel de ces niveaux de lecture est possible dans un environnement numérique. Giffard répond en invoquant un article paru en 2006 sur la question qui concluait à « la difficulté de procéder, dans le cadre de la lecture numérique, au delà de la lecture de scrutation, à une lecture soutenue, c’est-à-dire non seulement à une lecture d’information, mais aussi à une lecture d’étude ».

Compétences en lecture numérique

Si l'on en croit Yann Leroux, avec le temps, la lecture soutenue serait possible dans un environnement numérique. « Ce dont nous sommes les témoins, c’est plutôt la mise en conflit de deux techniques : celle de l’écriture et celle du numérique, avec cette complication que le numérique est une technique jeune. Nous ne bénéficions pas avec les numériques de la patine du long compagnonnage de l’écrit et du papier. Nous avons encore à apprivoiser les matières numériques pour en faire des matières à penser ».

Même son de cloche chez Bertrand Calenge pour qui « en matière de lecture, d’assimilation et de critiques des écrits, il ne faut pas tant apprendre aux nouvelles générations à savoir bien utiliser Internet (ils auront à conquérir cet univers et à en créer et transmettre les codes) que persister à les imprégner de ce bon vieil imprimé sous ses diverses formes  ».

Alain Giffard appelle quant à lui à une double-formation à la lecture classique et au numérique. Et de conclure : « Toute autre orientation ne peut être qu'une catastrophe cognitive et culturelle  ».

Voir :

Narvic sur Novövision : Le lien est-il en train de tuer le texte ?

Michael Agger : Je lis sur le Web donc je pense autrement

Alain Giffard : Lecture numérique et culture écrite

Yann Leroux : La plume est une vierge, l'internet une putain

Bertrand Calenge : Comment lire ?

Crédit photos :

  1. Mike Licht, Flickr, licence CC.
  2. Alexandre Normand, Flickr, licence CC.

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