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Les défauts des dicos

Par Christine Vaufrey B , le 15 septembre 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 04 avril 2012

"Avons-nous encore besoin de dictionnaires, à l'âge de Google ?" 

C'est ainsi que commence l'article intitulé "Are Dictionaries Becoming Obsolete ?" écrit par Julia Angwin, dans l'édition du 8 septembre 2009 du Wall Street Journal.

C'est en effet dans ce monument de l'actualité financière internationale que nous avons trouvé l'un des articles les plus percutants qu'il nous ait été donné de lire depuis fort longtemps, à propos de nos usages de la langue et, partant, de nos besoins d'aide à la rédaction.

Les dictionnaires de langue (comprenez avant tout les dictionnaires mono-langues, mais l'analyse vaut pour tous les dictionnaires bilangues un peu étoffés) sont d'abord décrits comme de gigantesques bases de données remplies de mots, compilées et organisées par des lexicographes de haute volée.

Google, ou les véritables usages des mots

Mais avons-nous encore besoin d'eux ? Google fournit des services équivalents, voire supérieurs à ceux qu'offrent les dictionnaires :

  • Il corrige les mots mal orthographiés. Si vous tapez "impacience" dans la barre de recherche, Google vous suggère le mot orthographié correctement; en plus, il ne vous dispute pas.
  • Il vous fournit de multiples définitions tirées du web, soit directement (dans les premiers résultats de votre recherche), soit au travers de sa fonction "define". Comment, vous ne connaissez pas ? Eh bien, il suffit d'ajouter define: (sans espaces) devant le mot dont vous cherchez la définition pour en obtenir une bonne poignée, là encore extraites de sites web divers et variés. Essayez avec le mot "dialectique", par exemple.
  • Et, comme le précise Julia Angwin, si cela ne suffit pas, vous pouvez aussi chercher le mot dans les "Actualités", et vous le verrez en contexte, dans des articles récents. Vrai de vrai, "dialectique" apparaît, à l'heure où j'écris cet article, dans 99 pages... 

Bien entendu, les dictionnaires gardent malgré tout leur intérêt : ils fournissent un plus large éventail de définitions; ils renseignent sur des usages rares ou spécifiques; surtout, ils font figure de référence ultime, notamment lorsqu'on joue au Scrabble ou en classe, lorsqu'il s'agit de trancher entre des interprétations.

Dictionnaires : l'éloge de la lenteur ?

En dépit de ces qualités, les dictionnaires, qu'ils se présentent sous forme de gros volumes ou de pages Internet, possèdent de sérieux défauts :

  • Ils proposent les définitions en vrac, laissant au lecteur le soin de sélectionner la définition la plus pertinente pour le mot en contexte.
  • Leur actualisation est lente. Annuelle au minimum, parfois encore beaucoup plus lente : sachez que la dernière édition complète du Dictionnaire de l'Académie Française (sur lequel Wikipedia propose un excellent article) date de 1935; qu'il se publie un tome tous les 10 ou 15 ans en moyenne, et qu'aujourd'hui vous pourrez vous plonger dans les deux premiers tomes de la neuvième édition, qui vous amèneront jusqu'au début de la lettre M... Bien entendu, nous n'utilisons pas ce dictionnaire pour nos recherches quotidiennes, et les Immortels n'ont pas du tout l'ambition de transformer leur grand oeuvre en instrument quotidien. Malgré tout, l'actualisation d'un dictionnaire reste un travail lent, et nécessairement incomplet face aux usages réels, puisque les dictionnaires qui font autorité ont une fonction plus ou mons mise en avant de gardiens de la langue.
  • Leurs définitions sont trop concises pour être réellement utiles, car les dictionnaires sont soumis à la tyrannie de la place. Comme le dit l'une des personnes interrogées par Julia Angwin, "A chaque fois que vous ajoutez un mot dans un dictionnaire, vous devez ôter autre chose. Et donc, vous coupez les phrases d'exemples".

Nous voici au coeur du problème : actuellement, nos langues bougent beaucoup plus vite que ne s'éditent nos dictionnaires. De plus, un nombre croissant de personnes se livrent à des activités régulières de rédaction et ce, grâce au web : les bloggeurs, les usagers de Twitter, ceux qui déposent des commentaires ici ou là... ont donc besoin d'outils linguistiques adaptés à leurs usages. Ces outils doivent proposer des définitions complètes, nombreuses, appuyées sur des exemples provenant de sources diverses et, notamment, de l'édition numérique, où se façonnent une bonne part des usages linguistiques d'aujourd'hui.

L'émergence des nouveaux dictionnaires

Julia Angwin signale l'existence d'un dictionnaire en ligne d'un nouveau genre, Wordnick. 

Wordnick est un dictionnaire de langue anglaise en ligne qui, à chaque fois que vous demandez un mot, vous propose :

  • Des exemples d'usages extraits de textes accessibles sur le web, mais aussi de conversations extraites de Twitter. Un système automatique met ces références à jour presque en continu.
  • Des définitions extraites des dictionnaires de référence, ainsi que des définitions "maison", dont on aimerait savoir comment elles sont confectionnées.
  • La prononciation du mot.
  • Des mots de signification proche ou liée (principe du thésaurus).
  • Des synonymes et antonymes.
  • Des images, extraites de Flickr. oui, vous avez bien lu, des images... Y compris pour des mots qu'on n'imagnait pas illustrables. J'ai par exemple cherché le mot "continuous", et j'ai obtenu 18 images...
  • Et plus encore : l'étymologie, des statistiques sur l'usage du mot, la ponctuation associée...

Julia Angwin estime que Wordnick est sur la bonne voie, mais insiste sur l'indispensable mise à jour des définitions et exemples. Si ce n'était pas le cas, rien ne pourrait nous éloigner des fonctions de Google. Or, la rédactrice dit "être encore à la recherche d'un dictionnaire qui ferait mordre la poussière à Google", ce que nous pouvons interpréter comme le souhait de voir réhabilitées, avec des outils adaptés à nos usages de la langue, la fonction et l'autorité du lexicographe. Voici un beau défi auquel nous pouvons nous associer.

 

Are Dictionaries Becoming Obsolete ? Julia Angwin, The Wall Street Journal, 8 septembre 2009

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