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Les jeunes générations réussiront-elles là où nous avons échoué ?

Par Christine Vaufrey B , le 13 octobre 2009

Les « Digital natives » sont-ils si différents des générations précédentes que certains veulent bien nous le faire croire ? Plusieurs chercheurs nord-américains commencent à en douter. C'est le cas notamment de Mark Bullen enseignant-chercheur au British Columbia Institute of Technology (Canada) et actuellement engagé dans un projet de recherche intitulé « Digital Learners in Higher Education : Implications for Teaching, Learning and Technology ». Dans un billet publié en juillet dernier dans le blogue associé à ce projet de recherche, Bullen pointe le fait que les affirmations péremptoires sur les changements radicaux que connaissent les « digital natives » dans leurs manières d'apprendre et de travailler, voire dans la physionomie-même de leur cerveau, ne s'appuient pas sur des études rigoureuses mais seulement sur des observations partielles et, peut-être, sur l'envie de faire beaucoup d'argent avec cette nouvelle menace qui viendrait à coup sûr bouleverser nos systèmes scolaires et nos organisations de travail.

Bullen ne nie pas pour autant qu'il faille faire évoluer les institutions scolaires et les organisations de travail; mais il met en garde contre la panique et l'activisme qui peut s'emparer de leurs responsables, les conduisant à effectuer des changements radicaux supposés être la condition sine qua non de l'intégration des jeunes générations.

Confier aux jeunes générations la responsabilité d'un changement qu'on n'a pas su mener à bien

Le web regorge de ces articles au ton goguenard, faits pour déstabiliser le grand public et à l'inverse renforcer le sentiment d'avoir tout compris chez ceux qui aiment à se compter parmi les élites. « La génération Y va tout changer », « La génération Facebook bouleverse les règles de l'entreprise »  : parmi beaucoup d'autres, ce sont les titres de deux articles récents qui procèdent par affirmations péremptoires, et ressemblent beaucoup aux incantations de ceux qui préfèrent croire plutôt que savoir. D'ailleurs, l'un de ces articles ne rend t-il pas compte des récentes prédictions d'un « gourou du management »   ? 

On ne peut s'empêcher de penser, en lisant ces articles, que leurs auteurs vivent ici une expérience importante... par procuration. N'étant pas eux-mêmes des « Digital natives », ils voient en ces derniers les messagers des changements qu'ils ont toujours espéré sans jamais les atteindre. Et, du même coup, ils confient aux jeunes générations la responsabilité des révolutions rêvées. Il faut changer les façons d'apprendre et de travailler, parce qu'il est possible d'apprendre et de travailler mieux, ensemble, loin des hiérarchies et des diktats absurdes, sans être contraint de rester assis huit heures derrière un bureau, en osant dire ce que l'on pense, en dialoguant plutôt qu'en obéissant : a t-on réellement besoin de convoquer les nouvelles technologies pour défendre ces convictions et les transformer en actes ?

L'école avec les nouvelles technologies : moins de savoir, plus de sens

Revenons au texte de Bullen. Emanuelle Erny-Newton signe dans le blogue du Réseau Education – Médias un billet qui prend en compte les observations du chercheur canadien, pour les relativiser en pointant les bouleversements que les nouvelles technologies provoquent dans la relation enseignant / élève / savoir : « au sein du triangle éducatif enseignant : élève / savoir, ce n'est pas l'élève, mais le savoir, que les technolgies ont métamorphosé ». Tous les savoirs sont devenus accessibles sur Internet, ce qui impose de nouveaux rôles à l'enseignant et à l'école :

  • Le savoir sur Internet...n'est pas toujours du savoir : il revient à l'enseignant d'apprendre à l'élève comment évaluer les ressources qu'il trouve sur la toile.
  • Le savoir est devenu 2.0 : le questionnement heuristique doit prendre la place du monologue professoral, car les jeunes sont habitués à participer à l'édification des savoirs sur le web.
  • Le savoir sur Internet est inépuisable : l'école doit donner aux jeunes des stratégies de tri de l'information, et des habiletés à manipuler les agrégateurs plutôt que les sources primaires, trop nombreuses.

C'est tout ? Il manque sans doute l'essentiel dans l'argumentaire d'E. Erny-Newton : ce n'est bien sûr pas « le savoir » que l'enseignant et l'école doivent apporter à l'élève. C'est du sens. Car du « savoir » abstrait à la connaissance individuelle, il y a un gouffre. Un gouffre qui peut être comblé par la pédagogie, comprise comme « le fait de donner à boire à des chevaux qui n'ont pas soif » comme le disait Célestin Freinet; comme l'aménagement de parcours, l'ouverture de chemins et l'acquisition de compétences réflexives permettant à chacun de se voir apprendre, et d'affûter ses stratégies d'apprentissage.

Les nouvelles technologies ont permis à de nombreux éducateurs de se débarrasser de leur encombrante présence auprès des élèves et de tout le folklore scolaire. Ils ont créé des parcours d'apprentissage en ligne qui encouragent l'élève ou l'étudiant à construire lui-même ses connaissances et compétences, et à mesurer la valeur de l'interaction comme force d'apprentissage. D'autres ont profité de l'aubaine de ces « savoirs » si soudainement accessibles par le biais d'un ordinateur pour bâtir en classe des séquences pédagogiques passionnantes. Car « n'oublions pas : dans la plupart des cas, un enseignement efficace avec les technologies est un enseignement efficace de toutes façons » (citation originale en anglais, dans un ouvrage de Marcel Lebrun).

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