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Il faut réinventer l'évaluation académique

Par Alexandre Roberge , le 30 mai 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 06 octobre 2015

Le débat sur la qualité des processus d'évaluation scolaire fait rage dans de nombreux pays du monde. Les pays anglo-saxons y prennent une part active, comme en témoignent quelques articles récents. Aux Etats-Unis comme ailleurs, on fait un constat identique : il faut changer les modalités d'évaluation !

C'est ce que pense Ira David Socol, auteur, historien et chercheur en éducation pour l'Université du Michigan. Dans un billet de blogue écrit en juillet 2009 pour le site change.org, M. Socol critique férocement les modalités d'évaluation en vogue dans les écoles primaires et secondaires.

Evaluer le respect des procédures, ou la valeur réelle du travail accompli ?

I.D. Socol raconte que son fils s'est vu attribuer, dans une "high school" très réputée, une note tout juste moyenne en latin, alors qu'il avait réussi deux années de cette discipline en une seule... Ceci, parce qu'il ne faisait pas les devoirs que l'enseignant donnait à préparer à la maison, ce qui se traduisait par une baisse automatique de sa note de 25 %. Le fait d'apprendre vite et bien, en revanche, n'était pas pris en compte et n'occasionnait aucun bonus. Le fils d'I.D. Socol a donc été qualifié de "meilleur élève de la classe" et en même temps s'est vu attribuer une note tout juste passable.

I.D. Socol pointe ici un fait bien connu : l'évaluation est tellement standardisée qu'elle en devient absurde. Il suffit de répondre aux critères demandés pour obtenir une bonne note. Tant pis pour celui ou celle qui va plus vite, fait autrement, développe d'autres capacités et compétences.

Pour renforcer son propos et aller au-delà de l'anecdote personnelle (cette évaluation absurde n'ayant finalement pas handicapé le garçon manifestement très bon élève et qui a poursuivi ultérieurement un parcours brillant) I.D. Socol cite Tomaz Lasic, enseignant australien auprès d'élèves dits en difficulté. Lasic a récemment posé la question suivante sur Twitter : "Puis-je écrire : 'Chers parents, votre enfant s'est grandement amélioré sur des choses qui ne sont pas considérées comme importantes par le système d'éducation ?' ". En d'autres termes, où l'enseignant peut-il valoriser le fait qu'un enfant commence à sourire ou à se montrer poli ?

Les compétences comportementales (le fameux savoir être), mais aussi les compétences d'apprentissage (se mettre à lire, être plus autonome, savoir demander de l'aide à la personne adéquate lorsque l'on est en difficulté...) ne sont jamais notées. Seuls les résultats aux tests comptent.

Ainsi apparaît la frustration du chercheur pour qui nous n'évaluons pas les bonnes choses: nous mettons de côté la démonstration des compétences et des qualités humaines au profit de standards académiques. Et ces standards sont, selon Socol, dictés par le marché : "Nous espérons beaucoup de l'éducation pour les enfants, mais quand nous commençons à parler de "prise de décision basée sur les données", de "responsabilité", de "normes" ou de "rémunération au mérite" pour les enseignants, nous devenons complètement réductionnistes, évaluant (très mal) un tout petit fragment de ce que l'éducation devrait aporter, et le plus souvent, rien de ce qui est vraiment important. En agissant de la sorte, nous disons aux enfants qu'ils ne valent rien, nous affirmons que la réussite scolaire est une question socio-économique, nous jouons le jeu de "ceux qui ont le pouvoir", et rien d'autre". Selon Socol, il est impossible de réformer les programmes tant que nous conservons nos procédures d'évaluation. 

Pour Socol, l'école devrait tourner autour de l'élève, de l'amélioration de ses compétences académiques, certes, mais aussi de ses compétences sociales; l'éducation devrait être comprise comme un vecteur important de la création d'une passion chez les jeunes, bien plus que comme un formatage social : "Nous ne devons pas oublier que les enfants sont les véritables "clients" de l'éducation. Pas les grosses entreprises américaines. Pas même les parents. Nous ne voulons pas faire de nos enfants la future main d'oeuvre qualifiée de General Electric, ni répondre aux attentes des parents qui ont eux-mêmes été victimes du système éducatif. Nos écoles doivent être centrées sur l'élève, respecter leurs choix, et elles doivent évaluer la dimension humaine de l'éducation".

L'évaluation par les pairs génère une élévation de la qualité des productions

Ce ton pamphlétaire trouve des échos ailleurs, auprès d'enseignants qui mettent en place de nouvelles procédures d'évaluation, y compris des productions acédémiques.

Dernièrement, la sphère éducative sur Internet s'est penchée sur l'expérience de Cathy Davidson réalisée à l'Université de Duke en Caroline du Nord. Dans son cours "Your brain on the Internet", elle a supprimé la notation classique. La note existe néanmoins, mais elle est le produits d'évaluations croisées, celle de l'étudiant lui-même et celle de ses pairs.

Comme elle l'explique dans ce billet intitulé "How to Crowdsource grading",  pour avoir un "A", il suffit de faire tous les travaux et être présent en classe. Mais le plus important est ici : tous les devoirs et travaux sont commentés et évalués par l'étudiant lui-même, et par ses pairs (d'où la référence au "crowdsourcing", légèrement inappropriée, puisqu'il ne s'agit pas de se faire évaluer par "la foule", mais uniquement par les étudiants de son groupe).

Une méthode qui semble fonctionner et qui encourage les étudiants à bien faire. Car, loin d'être complaisants envers eux-mêmes et leurs pairs, les étudiants se montrent exigeants, valorisent la qualité et la créativité. Bref, la démonstration de l'acquisition des compétences et de la passion. Mme Davidson affirme même que cette méthode pourrait être adaptée aux niveaux primaires et secondaires.

Cathy Davidson, Tomaz Lasic, Ira David Socol et bien d'autres ne se posent même plus la question de la légitimité des mécanismes habituels d'évaluation scolaire. Ils les dénoncent et inventent au quotidien d'autres dispositifs d'évaluation prenant en compte non seulement les résultats mais aussi la progression de l'élève, dans différentes dimensions; stimulant l'envie de bien faire et élevant le niveau d'exigence de l'élève vis-à-vis de ses propres productions, abandonnant l'attitude purement consommatrice pour endosser l'habit du jeune responsable, capable de défendre ce qu'il fait devant un groupe. Nos enseignants anglo-saxons rejoignent ici le débat mondial sur l'évaluation scolaire qui, dans ses formes actuelles, semble à bout de souffle.

Crédits photos : kvanhorn et Harpagornis sur Flickr, licences CC.

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