Articles

Sagesses d’hier, traditions d’aujourd’hui

Par Mohamed Ouzahra , le 19 août 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 31 août 2010


Le Maroc se targue, à juste titre, de posséder un artisanat des plus raffinés. L’inspiration des produits de cet artisanat remonte à l’époque andalouse comme en témoigne les sublimes décorations de zellige, cet agencement précis et ingénieux de pierres finement ciselés, de l’Alhambra, palais des califes grenadins. L’extrême ingéniosité des maitres carreleurs de l’époque a su créer une véritable alchimie entre la pierre, l’eau et la végétation et faire naitre autour de fontaines fleuries des agoras intimistes, ces espaces de dialogues murmurés et de recherche de l’inspiration[1]. Il est facile d’imaginer d’illustres savants expliquant les ultimes connaissances ou des poètes sophistiqués déclamant des vers à un parterre d’érudits. Sans doute que la réalité était moins idyllique mais qu’importe lorsque l’ambition est de faire renaitre un enseignement de qualité, à la fois moderne et authentique. En s’appuyant sur des savoir-faire et des savoir-être qui ont défié le temps et l’espace grâce à une exigence de qualité et une rigueur sans faille. 


Symbolique d’une géométrie sacrée

L’art du zellige repose sur des règles très élaborées. Le choix des couleurs comme celui des formes renvoie à une symbolique que les passionnés d’art se font fort de décrypter. Mais au-delà d’analyses savantes sur le pourquoi de telle forme ou telle combinaison de couleurs, les réalisations des artisans andalous de l’Alhambra ou d’ailleurs nous apprennent beaucoup sur la perception ancienne de la géométrie et les méthodes alors en vigueur pour en transmettre les fondements. Derrière les splendides ornements muraux, l’œil averti aperçoit la trame mathématique autant que les techniques particulières de ciselage des matériaux. Et le pédagogue non moins averti pourra mettre à profit ces assemblages pour enseigner la règle comme le raisonnement, l’histoire tout autant que l’esthétique. Il pourra faire appel aux nouvelles technologies et ce, à toutes les étapes de conception d’une œuvre : du façonnage de la matière, avec Le P'tit Potier, petit logiciel sans prétention de poterie, à la constitution d’une base de motifs céramiques, avec cette application autrement plus sophistiquée qui ravira également les apprentis chimistes. La céramique en particulier fournit une bonne base pour un projet moderne d’enseignement comme nous l’explique cet artisan anglais installé au Japon. Autrement, le net fourmille d’applicatifs, souvent gratuits, pour maitriser les techniques ou, plus simplement, s’initier aux arcanes de la poterie sacrée et profane.

Mais bien entendu, l’autre domaine d’enseignement qu’induit l’art du zellige ou de la céramique est l’histoire de l’art. Un double exemple édifiant de cette pédagogie de la « proximité culturelle » nous est donné par cette visite de la très belle Cité de la céramique de Sèvres, en France, et cette immersion dans l’univers fascinant des métiers d’art du Maroc.


Médersas et réseaux académiques

Les enjeux de cette redécouverte du passé sont importants pour des pays émergents qui ont parfois du mal à se situer entre traditions et innovations, et où la tentation de reproduire un mode de transmission du savoir inchangé est forte. Cette tentation, qui participe du repli identitaire, est souvent l’expression d’une intégration insuffisante ou mal menée des techniques mondialisées de production des connaissances. Comment dès lors éviter la régression et faire par exemple de l’Internet un réseau efficace d’apprentissage et de formation mais aussi le lieu d’une expression originale ? Au Maroc, la mise en place d’un réseau académique, le réseau Marwan en l’occurrence, a certes permis de connecter une grande partie des universités et centres de recherches du pays. L’ouverture vers le réseau européen homologue Géant est également un acquis indéniable. Pourtant, ces infrastructures, indispensables s’il en est, n’ont pas encore suscité une production significative et structurée de contenus numériques.


Comment remédier à cette lacune ? Comment faire adhérer enseignants et chercheurs et les pousser à mettre en ligne le fruit de leurs travaux ? Une solution, mais pas la seule bien entendu, est certainement de donner à Marwan ce supplément d’âme qui manque souvent aux espaces numérisés en puisant dans la riche histoire des modes de diffusion des sciences et techniques arabo-musulmanes[2]. En effet, bien avant les réseaux des moines copistes européens du Moyen-âge, les Musulmans se sont donné les moyens de diffuser les connaissances à travers l’empire et au-delà. Un peu partout à travers l’aire de civilisation islamique de nombreux califes et émirs ont encouragé les traductions d’ouvrages scientifiques en latin et leur diffusion. Ils ont également créé des médersas avec bibliothèques attenantes dans l’ensemble des grandes villes et multiplié les échanges des savants et des documents dans un véritable esprit de ce que nous appelons aujourd’hui le réseautage.

Arbre du savoir (source BNF)


Al-‘Umari, Sentiers à parcourir des yeux dans les royaumes à grandes capitales Copie du XIVe siècle : le cognassier (extrait). Source : Paris, BNF.


Repérer dans les systèmes éducatifs d’antan les sagesses et qualités – exigence d’un travail bien fait, rigueur dans la transmission des connaissances,… - qui font parfois défaut à nos pratiques d’aujourd’hui, voilà une démarche qui donne un sens à toute entreprise crédible de rénovation de l’enseignement. Loin de tout passéisme, elle pourrait aider à restituer aux technologies modernes leur histoire. Car il n’existe pas de technique, quelque soit son degré de sophistication, qui n’ait pas existé virtuellement avant d’éclore. L’informatique dans sa forme actuelle n’est ainsi « que » la rencontre au milieu du siècle dernier d’une longue chaine de découvertes, dispersées à travers les âges et les aires de civilisation. En restaurant le fil conducteur nous ne faisons que créer ce que seront les traditions de demain à travers une transmission ininterrompue mais intelligente de ce que l’homme produit de mieux pour vivre décemment et, espérons-le, sauvegarder son milieu naturel.



[1] Étymologiquement, le terme mosaïque renvoie aussi bien en latin qu’en grec aux « lieux où résident les muses. »

[2] Est-ce un hasard si le réseau européen qui met en relation les différentes plateformes d’échanges scientifiques (dont Marwan) a été baptisé Dante ? Dans le même esprit, une des équipes de recherche les plus performantes en FAD au Maroc s’est donné le nom d’un des fondateurs des mathématiques arabes, Al-Qalsadi.

Photo : zellige de l'Alhambra de Grenade. Turangan, Flickr, licence Creative Commons.




Avez-vous apprécié cette page?

Voir plus d'articles de cet auteur

Accédez à des services exclusifs gratuitement

Inscrivez-vous et recevez des infolettres sur :

De plus, indexez vos ressources préférées dans vos propres dossiers et retrouvez votre historique de consultation.

M’abonner
Je suis déja abonné