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Comment enseigner l'histoire aujourd'hui ?

Rencontre avec Caroline Jouneau-Sion, enseignante d'histoire-géographie, passionnée par l'utilisation du numérique dans son travail.

Par Christine Vaufrey B , le 04 mai 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 16 février 2014

Caroline Jouneau-Sion est enseignante d'histoire-géographie dans un collège du nord de la France. Elle est membre du conseil d'administration du CRAP (Cercle de recherche et d'Action Pédagogiques, qui édite Les Cahiers Pédagogiques) et participe également aux travaux d'un groupe de recherche sur l'usage du jeu en pédagogie, dans l'équipe Eductice de l'INRP. Avec une énergie impressionnante, elle s'investit sans relâche sur les réseaux sociaux numériques et dans la réflexion sur l'utilisation des TICE dans sa discipline.

Nous l'avons rencontrée pour débattre avec elle des finalités de l'enseignement de l'histoire aujourd'hui, de ses pratiques d'enseignement (première partie de l'entrevue), et de la manière dont les enseignants travaillent ensemble aujourd'hui, grâce aux outils du Web 2.0 (deuxième partie de l'entrevue).

Pourquoi enseigner l'histoire aujourd'hui ?

L'enseignement de l'histoire a toujours eu pour objectif de faire grandir le sentiment d'identité nationale chez les jeunes. Aujourd'hui, je parle plus volontiers d'identité européenne et de citoyenneté mondiale, mais le fondement de l'enseignement de l'histoire n'a pas changé, il s'agit toujours de faire naître chez les jeunes un sentiment d'appartenance à une communauté.

Mais ce n'est pas l'unique objectif.

L'histoire est souvent instrumentalisée par le politique, comme en témoignent des polémiques récentes (par exemple en France, autour de l'histoire et des apports de la colonisation), et à travers l'apprentissage de cette discipline, les élèves doivent pouvoir apprendre à démêler le vrai du faux, acquérir un regard critique.

L'histoire, c'est aussi l'enseignement du temps. Les jeunes ont des difficultés à se situer dans le temps, ils vivent dans un éternel présent. Ils oublient très vite ce qui s'est passé hier, ce qui provoque des difficultés à se situer dans la société. Et qui dit oublier le passé, dit avoir des difficultés à concevoir l'avenir, la difficulté à se projeter. L'enseignement de l'histoire est là pour montrer qu'on peut changer les choses, que d'autres ont affronté des crises graves avant nous et que les questions qui nourrissent certains débats aujourd'hui (intégration des personnes d'origine étrangère dans une société, changements dans les manières de travailler, tensions entre les cultures, etc.) ne sont pas tout à fait nouvelles, que des réponses ont déjà été apportées à d'autres époques.

Enfin, l'histoire est une discipline qui possède ses propres outils de recherche et d'analyse. Ceux-ci sont fort utiles dans notre société numérique, qui contraignent l'utilisateur à trier lui-même l'information qui lui parvient par le biais d'Internet. Identifier l'auteur d'une information, vérifier l'information, croiser les sources s'apprend, notamment au travers de l'apprentissage de l'histoire.

Enseigne t-on aujourd'hui l'histoire comme il y a 20 ou 50 ans ?

Non, bien sûr que non, le numérique est passé par là, qui accompagne (ou provoque) une réflexion globale sur la place de l'enseignant, son rôle auprès des élèves et les compétences à acquérir.

Une partie des enseignants s'est laissée prendre par l'illusion technique, nous avons cru naïvement que les outils allaient tout changer. Autrefois, je passais des nuits à préparer de magnifiques diaporamas, et les élèves n'avaient plus qu'à cliquer... C'était du cours magistral avec des images, rien de plus ! Aujourd'hui, ceux qui réfléchissent à la place des technologies éducatives dans l'enseignement sont souvent dans le "bricolage" de leur posture pédagogique. On sait bien que l'enseignant doit sortir de son rôle transmissif, mais on tâtonne pour trouver la bonne posture, la manière d'accompagner les élèves dans la découverte et la consolidation de leurs savoirs.

Aujourd'hui, nous sommes de plus en plus nombreux à chercher à accroître l'autonomie des élèves. Concrètement, pour enseigner la philosophie des Lumières, plutôt que de donner un tableau à remplir aux élèves, je leur demande de réaliser une affiche électorale pour l'un des philosophes. L'élève devra trouver les informations sur ce personnage, identifier ses idées fortes, les traduire en formules courtes, les illustrer et défendre le tout devant les autres. Nous abordons les tâches dans leur globalité, demandons aux élèves de produire des choses, pour donner du sens aux enseignements. Les apprentissages trouvent leur sens dans la production finale.

Il y a beaucoup d'activités de ce genre à exploiter. On peut par exemple demander aux élèves de construire un parcours touristique à partir des traces historiques sur un territoire, créer un musée virtuel, et il y a bien sûr l'organisation de débats, dans lesquels ils endossent un rôle historique, des choses de ce genre.

Dans tous les cas, l'utilisation des ressources et outils numériques apporte beaucoup de souplesse.

Quels outils utilisez-vous ?

D'une manière générale, les outils du Web 2.0 ont ma préférence. Ils sont très souples et faciles à utiliser par les enseignants et les élèves. Parmi mes préférés :

J'utilise très souvent Etherpad, (Remarque : Etherpad n'est aujourd'hui plus maintenu par Google, qui avait racheté le service. On trouvera ici des liens vers des sites qui permettent de continuer à utiliser cet outil) qui a remplacé le traitement de texte classique, surtout pour réaliser des productions collectives. La juxtaposition, sur une même page, de la zone de rédaction et de la zone de clavardage est très intéressante : les élèves discutent, argumentent, s'interpellent par le chat, et ils voient tout de suite les modifications apportées par les uns et les autres au texte. Ils apprennent à travailler ensemble, ce qui ne va pas de soi, pour personne. Et surtout, ils prennent conscience du fait qu'ils ont tous des choses à dire, qu'ils peuvent faire des propositions intéressantes. Ils savaient le faire, mais ils ne savaient pas qu'ils savaient !

J'utilise aussi Google Maps, notamment pour créer des parcours touristiques ou de valorisation du patrimoine. Quand nous sortons, je prête mon smartphone aux élèves, qui prennent des photos et les géolocalisent. Ensuite, ils traitent tout ça avec Google Maps. C'est une application facile à utiliser qui permet, dans le contexte, de réintégrer l'histoire dans la réalité.

(ci-contre : carte créée par un utilisateur de Google Maps, indiquant les lieux des principales batailles de l'Histoire de France)

J'aime bien aussi Wall Wisher, qui permet de réaliser des remue-méninges, d'organiser les idées produites dans un groupe. On déplace les notes en les glissant, c'est intuitif.

En général, j'apprécie les outils synchrones qui facilitent la discussion, le travail collectif au moment où il s'élabore.

Et les outils de réseau social comme Twitter, qu'en pensez-vous ?

Je sais que certains les utilisent en classe (voir par exemple ce que fait Laurence Juin), mais je ne le fais pas. Je crains que mes élèves (élèves de collège, qui ont entre 11 et 16 ans) aient de la difficulté à s'extraire du flux. Cela exige une attitude, une rigueur qui ne va pas de soi.

Invitez-vous vos élèves à faire des recherches sur Internet ?

Oui, énormément ! Parfois, ils m'indiquent des sources que je ne connaissais pas. Je me souviens d'un cours sur le monde grec antique, je m'aperçois que les élèves ont déjà beaucoup de connaissances, je leur demande d'où ils les tiennent, et ils m'annoncent qu'ils ont tous regardé un épisode des Simpson sur la guerre de Troie! Alors, nous avons visionné ensemble cet épisode, nous avons distingué la vérité historique des éléments imaginaires, nous sommes allés chercher d'autres ressources, nous les avons hiérarchisées...

Plus généralement, grâce à la numérisation, les élèves peuvent manipuler les sources. Ils peuvent tourner les pages d'un manuscrit qu'on voyait autrefois dans une vitrine aux archives, ils peuvent dessiner sur un tableau de maître, ils peuvent visiter des lieux... Je pense notamment à la visite de la chapelle Sixtine sur le site des Musées du Vatican, qui est impressionnante. 

 

Rendez-vous sur la deuxième partie de l'entrevue : les enseignants et le web 2.0.

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