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Gisèle, 86 ans : "Internet, c'est l'auberge espagnole : on y trouve ce qu'on y amène."

Par Audrey De Santis , le 18 octobre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 21 juillet 2011

Un jour, Albertine Meunier (alias Catherine Ramus[1]), a eu l'idée de créer un groupe de "vieilles dames" pour les former aux outils numériques et à Internet. Par "vieilles dames", l'on entend des dames âgées de plus de 77 ans. Un pari risqué lorsque l'on sait à quel point il semble difficile d'intéresser les seniors aux nouvelles technologies... "Tea Time with Albertine" existe pourtant depuis deux ans et demi et réunit régulièrement à la Cantine, haut lieu de réflexions et de rencontres technophiles à Paris, une fine équipe de dames de 77 à 86 ans, curieuses et totalement dans le coup. Thot Cursus a rencontré l'une d'elles chez elle, pour en savoir plus sur sa vision d'Internet. Entrevue avec Gisèle Brunaud, la pétillante doyenne du Tea Time.

Gisèle

"J'ai épousé un monsieur qui avait une entreprise de taille et de pose de pierres. J'ai élevé mes enfants jusqu'à plus de 40 ans. Mes filles sont parties à l'étranger et je suis entrée dans le milieu de la couture, chez Dior, où je m'occupais du service d'achat des tissus. J'y suis restée une douzaine d'années et en suis partie car mon mari était malade... J'espérais une vieillesse à deux et ça n'a pas été le cas. Mais j'ai aidé mes enfants et me suis beaucoup occupée de mes petits enfants tant qu'il y avait besoin".

Les débuts

"Internet m'a toujours intéressée. Je me suis beaucoup occupée de mes petits-enfants, ce qui m'a amenée à rester dans le coup et à ne pas m'ennuyer. Ma fille aînée est partie à l'étranger alors j'allais la voir mais j'avais aussi entendu parler de Skype et de ses possibilités de communiquer.
A vrai dire, cela me "tracassait" depuis un moment mais on est un peu intimidé avec tous ces nouveaux outils... Et puis j'en ai parlé à mes petits-enfants et ils m'ont fait la surprise de m'offrir un ordinateur pour mon anniversaire. C'était il y a trois ou quatre ans. Et là, ça a été une révélation.
J'ai fait des choses toute seule, plein de bêtises, je me trompais... Après une de mes filles est partie et j'ai découvert Skype, on a commencé à "skyper" régulièrement, pendant un moment. Je me suis acheté une webcam, des hauts-parleurs... C'est un outil extraordinaire, épatant, un vrai bonheur. Et depuis, j'ai continué à découvrir Internet."

Albertine et les Tea Time

"Une de mes petites-filles était en maîtrise d'arts plastiques et connaissait Catherine. Un jour, elle m'a demandé si ça m'intéressait de prendre des cours en m'expliquant que sa copine cherchait à créer un groupe de dames de plus de 77 ans pour les initier à Internet. C'était il y a deux ans. A ce moment-là, je suis allée voir et m'y suis mise un peu plus sérieusement. Le groupe était en formation et aujourd'hui encore, on est très peu. Mais ça a toujours été très sympa car Catherine nous apprend les choses de façon ludique, sous forme de petits jeux, de petites interviews...
Grâce à mes petites-filles, je me débrouillais déjà un peu et je cherchais à encourager les autres. C'est un groupe qui "tourne" bien, nous nous voyons tous les quinze jours, trois heures à chaque fois. Nous avons pris l'habitude de nous voir, ça nous motive. La dernière fois par exemple, Catherine nous a confié une petite caméra pour faire des interviews.
Nous revenons parfois sur des choses car il y a un mécanisme de la mémoire différent chez les adultes que chez les enfants : parfois on acquiert vite mais on reperd tout aussi vite si on ne pratique pas souvent.
Nous sommes passées par plusieurs stades : naviguer dans les sites, utiliser Wikipédia ou Google Maps, aller chercher un site sur Google, faire une recherche simple. Catherine nous a aussi fait rédiger des petits textes sur Wordpad et appris à faire des recherches de photos, à inclure des documents, à chercher des extraits de films."

Internet et le quotidien

"Dorénavant, il n'y a pas une journée sans que j'aille faire un tour sur Internet, cela fait partie de mon quotidien et dès que j'ai une idée qui me passe par la tête, j'y vais. Je suis très cinéphile, je lis beaucoup et je me retrouve souvent à faire des recherches sur Internet, sur Wikipédia par exemple. J'y vais à des heures différentes chaque jour, parfois une demi-heure, parfois deux heures, parfois pratiquement tout l'après-midi. Tout dépend de ce que je cherche et où me mènent mes résultats. Cinéma, musique, littérature, histoire... Une filiation cinématographique m'amène d'un metteur en scène à un autre. L'autre fois, j'étais branchée sur les ballets russes. C'est fantastique de trouver des extraits de spectacles qu'on n'a jamais pu voir en vrai."

Le blogging et les réseaux sociaux

"J'ai eu un blogue, que j'ai vite arrêté car je ne trouve pas passionnant de donner à lire ce que je fais. Mais je suis sur Facebook, sur lequel je me suis inscrite par moi-même, seule. J'y suis surtout par curiosité car j'en apprends plus sur mes petits-enfants qui postent leurs messages, qui parlent des musiques qu'ils aiment... Je m'amuse bien !  Je suis sur Twitter aussi, à un moment donné on s'y est mise avec Catherine. Mais j'ai un peu laissé tombé, ça a été amusant pendant un moment. Sinon, je vais souvent sur Deezer et sur Youtube, pour la musique. J'ai appris à enregistrer la musique alors à une époque, j'enregistrais beaucoup et je me suis rendue compte que ça "bourrait" l'ordinateur pour rien et que si je voulais réécouter un morceau, il suffisait de retourner sur Deezer, sur Youtube... Je ne vais pas vivre avec un casque sur les oreilles, au bout d'un moment c'est trop !"

La communication

"Au bout d'un moment, trop de communication tue la communication. 'Tu fais quoi? Tu vas où? Tu vois qui?' Au final, il n'y a pas de réels échanges, ça reste très superficiel. Il y a plein d'images, de bribes de conversation, d'informations, une accumulation des choses. Mon téléphone portable, je l'utilise pour le côté pratique, pas pour Internet. Je trouve que ça devient trop compliqué, qu'on n'a plus de vie et qu'on finit par se faire bouffer. Moi, je veux quand même pouvoir penser, ne pas être instrumentalisée.
Je crois qu'Internet aide quand même à remplir les vides existants car on peut aller chercher des compléments mais c'est aussi un peu comme l'auberge espagnole : on y trouve ce qu'on y amène, et c'est la façon de s'en servir qui compte. Il faut avoir la volonté de chercher, de ne pas rester passif."

Les seniors et l'informatique

"Les personnes âgées auraient intérêt à se mettre à Internet mais souvent elles ont peur de ne pas savoir et c'est dommage. Je pense que c'est un outil qui est bien pour rester en contact avec l'extérieur quand on est âgé et qu'on sort moins. Juste avant d'avoir mon ordinateur, j'avais été voir pour les cours de la Ville de Paris, mais c'était tourné vers la formation professionnelle et pas vers les seniors : je n'ai pas trouvé de cours pour débutant ! Les mairies devraient offrir des cours gratuits aux seniors et un accès à la formation. Aujourd'hui, vous êtes obligé de payer pour avoir une formation, cela fait peur aux gens.
J'en connais qui sont complètement réfractaires à la technologie, au point de ne pas avoir de carte bleue et de critiquer tout ce qui est technologique. Mais la majorité ne veut simplement pas se prendre la tête et fait une impasse sur les nouvelles technologies. Je crois que les maisons de retraites devraient avoir des formateurs, des jeunes qui chercheraient du travail... Ou même qui iraient directement chez les gens pour rompre la solitude aussi. Je pense que donner un cours d'informatique pour un jeune, c'est plus agréable que de promener une vieille dame. Il y a un créneau pour mettre en contact des jeunes et des aînés. Souvent, c'est plus facile de nouer une relation de senior à jeune que de parents à jeunes."

Les difficultés. Les conseils

"Le plus dur est d'acquérir les automatismes. C'est un peu comme la conduite d'une voiture, il faut coordonner tous les mouvements. Après avoir passé le permis vous savez conduire la voiture mais vous n'êtes pas vraiment un bon conducteur. Pour avoir les réflexes au quart de tour, il faut plusieurs années de pratique. L'ordinateur c'est aussi comme ça. On n'a pas forcément les réflexes, les automatismes alors qu'il faudrait les avoir.
Il ne faut pas se décourager et surtout ne pas oublier d'éprouver du plaisir, avoir des centres d'intérêt, l'esprit curieux. Ce qui est bien aussi, c'est qu'il faut être actif, contrairement à la télé, même si on lit moins de format papier, de romans. Je crois qu'il faut donner aux gens confiance en eux, et leur dire qu'il n'y a pas d'âge ou de génération pour apprendre. Les aînés peuvent aussi entendre et voir des choses de leur jeunesse sur Internet, ça peut leur rappeler de bons moments, on n'est pas obligés de se projeter dans l'avenir et écouter du rap si on n'en a pas envie !".

Un fantasme?

"Ce qui serait parfait? Avoir une télévision avec un clavier et que tout soit accessible sur le même appareil, pour éviter la multiplication des outils. L'idéal, c'est le bel écran plat, avec un clavier et Internet, pour avoir la qualité d'image et les fonctionnalités d'un ordinateur sur l'écran de télévision[2]. Et en plus, un petit gadget comme l'iPad, pour faire de la recherche rapide, rédiger de courts textes. C'est agréable, le tactile, pour ouvrir un texte par exemple, surtout quand on est âgé. C'est intuitif et puis c'est léger. En plus, ça éviterait de vivre au milieu des fils et esthétiquement ça serait beaucoup plus joli".

Blog de Gisèle Brunaud
Twitter : giselebrunaud
Un exemple de billet du Tea Time with Albertine
Gisèle en vidéo lors d'un Tea Time with Albertine

Illustrations : teatime.albertine, Flickr, licence CC. Audrey De Santis, pour Thot Cursus.


  1. 1. Née en 1964, Albertine Meunier, de son vrai nom Catherine Ramus, est scientifique de formation. Elle a commencé à travailler sur Internet en 1998.
  2. 2. Gisèle ne croit pas si bien dire : Google lance sa Google TV dès la fin du mois d'octobre aux Etats-Unis et l'année prochaine en France.

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