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De vrais amis sur Facebook ?

Par Audrey De Santis , le 14 décembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 18 juillet 2011

Dans la vraie vie, il y a toujours un groupe de personnes dont nous sommes plus proches, avec qui nous échangeons régulièrement, de visu ou par téléphone, courriel, texto. Ces personnes forment notre groupes d'amis, à n'en pas douter. Que deviennent ces relations une fois transposées à l'échange en ligne? Sont-elles renforcées, édulcorées? Et qu'en est-il des relations uniquement entretenues en ligne? Peut-on réellement parler d'amitié au même sens que IRL (in real life, i.e. dans la vraie vie)? Quelques éléments de réponse sur la réalité des liens construits en ligne.

Des relations soutenues avec 5 à 7 personnes seulement

Premier geste du matin, au démarrage de l'ordinateur : j'ouvre la page de mon profil Facebook pour jeter un oeil sur les dernières actualités des mes "amis". Une preuve de mon amitié inconditionnelle? Plutôt un besoin irrépressible de savoir où en est mon réseau social... et celui des autres. Si scruter la moindre alerte Facebook ou Twitter se retrouve dorénavant au même niveau d'importance ou quasiment que relever ses courriels, il ne s'agit pas d'un hasard mais d'un geste d'intégration et de placement dans la société, une énième façon de créer des liens sociaux et de construire son identité. Cameron Marlow, sociologue chez Facebook, a publié en 2009 les résultats d'une étude sur la nature des interactions entretenues sur le réseau. Il s'avère que nous fondons des relations avec quatre types d'interlocuteurs :

  • Les membres de notre réseau complet, qui se compose des personnes ayant demandé ou accepté le lien de réciprocité existant sur Facebook (lien existant sous une forme moins "poussée" sur les autres réseaux, à l'exemple du "je te suis, tu me suis" de Twitter) et apparaissant publiquement. 
  • Ceux avec qui l'échange est unidirectionnel : seul l'un des deux – et toujours le même – commente, discute et souhaite partager. 
  • Ceux avec qui l'échange est bidirectionnel. 
  • Ceux avec qui l'échange est bidirectionnel et soutenu (ceux dont on visite le profil au moins deux fois en 30 jours, notamment).

La course aux amis fait les beaux jours des accros à Facebook, comme l'ilustre par exemple le graphe ci-contre. Mais si chaque utilisateur de Facebook compte 120 relations en moyenne, il faut retenir qu'il n'entretient d'échanges bidirectionnels soutenus qu'avec cinq à sept personnes, selon le sociologue, un chiffre qui évolue de façon relativement proportionnelle au nombre de relations que nous tissons (de 10 à 16 personnes pour un internaute ayant 500 amis sur le réseau). Un chiffre qui évoque aussi un comportement pas si éloigné sur la toile que celui de la vraie vie. Entretenir de nombreuses relations professionnelles, amicales, sportives... d'accord mais échanger de façon plus libre et approfondie sur des sujets de société, son travail, ses passe-temps, ses soucis personnels n'est généralement réservé qu'à une poignée de privilégiés.

Il est intéressant de noter que nos plus proches partenaires de dialogues sur la toile ne sont pas forcément nos plus proches amis dans la vie, tout d'abord parce que ces derniers ne sont pas forcément adeptes des réseaux sociaux mais aussi parce que nos centres d'intérêts exprimés publiquement et sur lesquels nous sommes enclins à discuter ne sont pas nécessairement ceux que nous partageons avec nos vrais amis. De ce fait, on peut clairement penser que les réseaux sociaux nous aident forcément à élargir notre cercle amical et relationnel et de la même manière que nous classons IRL nos différentes relations, nous pouvons déterminer divers degrés de rapprochement avec des "amis" en ligne.

Amitié vs "Friending"

Une grosse différence cependant... L'amitié se fonde sur un échange mental, moral mais aussi physique, échange qui peut ne pas exister sur les réseaux sociaux, notamment lorsque l'on accepte des mises en relations de personnes que nous n'avons jamais rencontrées physiquement. Autre bémol : l'amitié réelle se base sur une relation inconditionnelle, où le jugement et l'intérêt ne tiennent normalement pas leur place. Pourtant, nombreuses sont les connexions effectuées par "intérêts communs" (Facebook en est la parfaite illustration) et réseautage; et la critique et la notation – via les commentaires, "Like", "RT", etc. – font partie intégrante de notre quotidien d'adepte de réseaux sociaux. 

Antonio Casilli, sociologue au Centre Edgar Morin de l’EHESS, parle de "friending" ou "l'art de créer un lien de profils en ligne", une relation spécifique au monde du web et des réseaux sociaux, et liste ses différences d'avec une relation d'amitié hors ligne :

  • Le penchant déclaratif de la relation, qui devient publique : tout le monde est au courant (ou peut l'être) des relations que nous tissons en ligne. L'amitié, relevant habituellement de la sphère privée, devient le "friending", qui s'affiche publiquement. 
  • L'intérêt et l'utilité, bases du "friending" : on donne une sorte de droit d'accès à son profil et ses informations, à ses relations, à ses connaissances, à son réseau. L'amitié, quant à elle, se doit d'être désintéressée. 
  • La non-réciprocité possible de la relation : l'amitié hors ligne est généralement réciproque, bidirectionnelle, à l'inverse du "friending", qui ne l'est pas forcément. 
  • Le "friending" est une sorte de toilettage social : l'amitié est bienveillante, s'axe autour de sentiments profonds. Le "frending" se base sur un relationnel beaucoup plus superficiel, qui nous aide à nous construire socialement, par soutien mutuel (échange de liens, d'informations, de commentaires...), le plus souvent dans la convivialité, mais sans profondeur.

D'après le sociologue, donc, Facebook n'est pas un vecteur d'amitié à proprement parler mais un prolongement de nos amitiés hors ligne, un complément de nos liens forts. Les réseaux sociaux ne sauraient remplacer les lieux de rencontres "réels" et les échanges physiques mais ils ne fonctionnement pas non plus comme des "aspirateurs" de vie et de disponibilité sociales auprès de nos amis. Les deux types de socialisation semblent s'imbriquer et se compléter, en nous apportant des degrés de satisfaction différents. Aucun scrupule dès lors, à avoir 500 "friends" sur Facebook si l'on n'en oublie pas nos 10 amis proches hors ligne.

Sources :

Avons-nous de "vrais amis" sur les sites sociaux?, Hubert Guillaud

Repenser l'amitié dans les réseaux sociaux en ligne, Antonio Casilli

Illustrations : 

Jeff Bauche, licence CC, Flickr 

Jurvetson, licence CC, Flickr 

 

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