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Du web documentaire au web des affaires

Par Christine Vaufrey B , le 08 février 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 04 juin 2011

Dans une communication présentée lors de la troisième conférence Document numérique et société, les 15 et 16 novrembre 2010 à l'IEP d'Aix en Provence (France), Jean-Michel Salaün articule les plus récentes théories du document aux stratégies mises en place par quelques entreprises majeures de l'Internet pour développer leur activité.

Les trois dimensions du document

J.M. Salaün, directeur de l'Ecole de bibliothéconomie et des sciences de l'information de l'université de Montréal, rappelle en premier lieu quelles sont les trois dimensions du document [1] :

Le document est une forme : support et inscription. C'est la dimension anthropologique du document, celle qui se rapporte au corps et aux sens. Le livre imprimé par exemple est un support de papier que l'on peut tenir avec ses mains, dont les pages (que l'on peut tourner) sont couvertes de lettres formant des mots, des prases... que l'on peut voir

Le document est un contenu : code et représentation. C'est la dimension intellectuelle du document, qui s'adresse à notre cerveau et à ses capacités de compréhension, de mémorisation, etc. Le code doit être connu de celui qui utilise le document, et la représentation du code doit y être fidèle. L'accent est mis sur le texte, sans préoccupation pour le support du texte.

Le document est un médium : mémoire et transaction. C'est la dimension sociale du document, qui en fait un support de preuve et de transmission, qui se rapporte à notre humanité et marque la fonction du document dans la société. L'acte de lecture transforme le lecteur, aussi souvent qu'il est répété, par-delà le temps et l'espace. 

J.M. Salaün souligne que les services documentaires exploitent les trois fonctions du document  : la classification sert à repérer les documents en tant qu'objets; l'indexation donne des indications sur le contenu des documents; les services d'accès permettent de les faire circuler.

L'avènement du numérique a élargi les manifestation et l'accès à chacune des dimensions du document : le document numérique demande un appreil spécifique pour être lu  et vu (ordinateur, liseuse...); les contenus sont accessibles indépendamment de leurs supports, le code informatique permet des manipulations qui doivent faciliter la compréhension; enfin, les réseaux numériques et les fonctions d'interactivité avec les contenus modifient la fonction du document dans la création de liens sociaux.

J.M. Salaün rappelle ensuite que le web était, lors de sa création par T. Berners Lee, "un web documentaire" dont la fonction principale était précisément de mettre en relation les documents les uns avec les autres et avec les lecteurs. Puis est venu le web sémantique, dont les différentes couches prennent en charge les trois dimensions du document,  et enfin le web des données, visant à transformer le web en une gigantesqte base de données normalisées, de manière à appréhender le rythme fortement accéléré de publication née des outils du web 2.0 et les systèmes d'indexations moins stricts que les précédents, tels les folksonomie.

Stratégies de verrouillage

Cette grille de lecture du document en trois dimensions s'avère fort utile pour décrypter les stratégies mises en oeuvre par les sociétés qui tirent leurs revenus des "documents" présents sur Internet. Car Salaün constate que les verrouillages se multiplient sur le web, à l'opposé de son principe d'ouverture qui avait rendu sa création possible. Mais les entreprises ne verrouillent pas toutes la même chose. Elles s'appuient majoritairement sur l'une ou l'autre dimension du document, bien entendu sans négliger les autres.

Amazon et Apple s'intéressent avant tout à la dimension objet du document : les ouvrages, morceaux de musique, vidéos... sont considérés comme des objets, accessibles par le biais d'autres objets : le Kindle pour Amazon, le iPod, le iPhone et le iPad pour Apple. En cela, ces entreprises suivent des modèles économiques plus anciens : "Cette stratégie, en effet, poursuit l’ordre documentaire antérieur. Elle adapte au numérique le modèle traditionnel de l'édition qui vend des objets et protège le contenu par la propriété intellectuelle".

Google s'intéresse essentiellement aux contenus des documents. La firme considère le web comme un énorme texte organisé par des liens entre les documents et la demande des utilisateurs de son moteur de recherche. Google doit son succès à la création d'un marché "bi-face", dit Salaün, orienté à la fois vers les internautes et les annonceurs. L'exemple des suggestion de recherche montre bien l'importance essentielle de la signification : à mesure de la frappe de l'utilisateur, des mots apparaissent qui orientent la recherche non vers un document particulier, mais vers une signification. Dans le modèle Google, le classement traditionnel des documents a disparu au profit de nouvelles combinaisons produites à la demande, sur la base des réactions des internautes aux documents et des liens qui s'établissent entre eux (ranking).

Facebook s'intéresse essentiellement à la fonction de medium des documents. Ceux-ci ne sont que des vecteurs qui relient les utilisateurs entre eux. Facebook indexe les humains comme les documents : l'application capte leur identité et leurs caractéristiques (leur forme), mais aussi leurs comportements et leurs intentions (leur signification). Cette indexation de l'humain pose des questions : "Aujourd’hui le débat éthique est très vif autour de ces questions. En effet, jusqu’à présent seules les organisations policières confondaient l’ordre documentaire et l’ordre social pour contrôler ce dernier". Et Salaün remarque que la viabilité de ce modèle économique n'est pas encore certaine, notamment à cause des débats éthiques que soulève l'éventuelle revente des données indexées sur les utilisateurs. 

Un nouvel ordre documentaire

La vogue de la recommandation, des réseaux sociaux et des "like" soumet l'ordre des documents à celui des individus : "On pourrait dire que l'ordre documentaire s’apparente ici à celui de la mémoire vive, avec ses emballements et ses oublis".

On mesure bien, à la lumière de la lecture proposée par Salaün, comment les entreprises cherchent contrôler l'accès à des documents, au sens large, qu'elles ne créent généralement pas, dans le droit fil de la logique de distribution qui a toujours tenu une place intermédiaire entre l'individu et le document, que celui-ci soit considéré comme un objet, une signification ou un médium. Cette intermédiation obligatoire est à l'opposé de la logique d'ouverture qui a permis la création du web. "Le web est pris aujourd'hui entre l'utopie des ingénieurs et l'appétit des entrepreneurs", dit Salaün.

Sans souhaiter un retour à l'ordre documentaire ancien, qui n'était pas exempt de défauts (création d'une légitimité culturelle par les classes dominantes, circulation contrôlée des documents, organisation de la rareté...), nous pouvons utiliser la grille de lecture des trois dimensions du document pour décrypter les stratégies commerciales, analyser le processus de "redocumentarisation" à l'oeuvre et comme le dit Salaün, "si possible, l'améliorer". 

Web et théorie du document - Utopie des ingénieurs et appétit des entrepreneurs. Jean-Michel Salaün, 3ème Conférence Document numérique et Société – 15-16 Nov 2010 - IEP d'Aix en Provence (.pdf)

Illustration : Foxtongue, Flickr, licence CC.


  1. document : désigne "un objet matériel ou électronique sur lequel est consigné une information" sous la forme d'un "texte" compris comme de l'écrit, de l'image ou du son.

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