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"J'écris les travaux de tous les étudiants qui me paient pour le faire"

Les nègres universitaires existent, et ils parlent.

Par Christine Vaufrey B , le 16 novembre 2010 | Dernière mise à jour de l'article le 03 novembre 2011

Voici deux témoignages qui sentent le souffre, dont les auteurs ne sortent pas grandis et entraînent dans leur chute des étudiants, des enseignants et le système universitaire dans son ensemble. Nous parlons ici de deux articles, l'un publié en français et l'autre en anglais, qui donnent la parole aux "nègres de fac" qui se font rémunérer pour rédiger les travaux d'étudiants qui ne peuvent ou ne veulent le faire eux-mêmes.

15 000 euros pour une thèse

L'article en français, auquel nous avons emprunté l'expression "nègre de fac" a été publié sur Café Babel, magazine européen en ligne, en juin 2009. Nicolas (c'est évidemment un pseudonyme) y raconte comment il a écrit deux mémoires pour un étudiant originaire du Moyen-Orient inscrit dans une université parisienne, et commence désormais la rédaction de sa thèse. Le tout, pour des sommes allant de 2 500 (un mémoire de 90 pages) à 15 000 euros (une thèse de 500 pages). Nicolas n'a pas beaucoup d'estime pour le système universitaire et la discipline qui rendent possible de telles supercheries. Il estime qu'il ne serait pas difficile de dévoiler l'imposture. Mais rarement, très rarement, des sanctions sont prises. L'auteur de l'article précise : "Des sanctions existent pourtant. Un étudiant surpris en train de tricher risque d’être interdit de tout concours ou examen pendant cinq ans. De quoi sérieusement plomber une carrière. Cette sanction recouvre de nombreuses réalités, du plagiat au recours au nègre ; mais n’est que rarement appliquée". Un enseignant anonyme explique même qu'il a "déjà suffisamment à faire avec les plagiats sans penser aux nègres". Pourquoi donc se gêner ?

L'industrialisation de la rédaction universitaire : une entreprise très rentable

L'article en anglais, publié en novembre 2010 sur The Chronicle of Higher Education, revue américaine de référence sur l'enseignement supérieur, est plus terrible encore. Le témoignage de l'écrivain fantôme s'y avère d'un cynisme et d'une brutalité absolus. Ceci, parce qu'il s'agit dans ce cas précis du témoignage d'un rédacteur professionnel, employé comme une cinquantaine de ses confrères par une compagnie qui a fait métier de la triche, en faisant rédiger par ses collaborateurs des travaux universitaires de toutes espèces : "Je travaille pour une entreprise en ligne qui génère des dizaines de milliers de dollars chaque mois en créant des devoirs originaux basés sur les instructions spécifiques fournies par les étudiants tricheurs. Je travaille ici à plein temps depuis 2004. Chaque jour de l'année académique, je travaille sur plus de 20 boulots". 

En publiant son témoignage dans une revue spécialisée dans l'enseignement supérieur, Ed Dante (pseudonyme choisi par le témoin) veut s'adresser directement aux enseignants des universités américaines. Et il n'est pas tendre avec eux : "Je vis bien sur le désespoir, la misère et l'incompétence que votre système éducatif a créés. (...) J'ai prévu d'arrêter. je suis fatigué de vous aider à faire que vos étudiants aient l'air compétents".

D'après Ed Dante, trois groupes d'étudiants s'adressent à lui : ceux dont l'anglais n'est pas la langue maternelle, ceux qui sont désespérément mauvais et ceux qui sont riches et paresseux. Le premier groupe semble lui inspirer une légère compassion : "Les étudiants d'autres pays qui viennent dans les universités américaines constatent que leurs efforts pour apprendre une nouvelle langue sont réduits à néant non seulement à cause des difficultés culturelles mais aussi à cause de la pression des examens. La focalisation non sur l'éducation mais sur l'évaluation signifie que ceux qui n'ont pas un niveau supérieur en anglais doivent l'acquérir très vite ou en supporter les conséquences. Mon service leur fournit un moyen particulièrement rapide de 'maîtriser' l'anglais". Ed Dante poursuit avec des exemples accablants de courriers d'étudiants qui n'ont manifestement pas le niveau requis en anglais écrit, et détaille ses compétences en matière de rédaction académique : "Je peux dire en 10 pages ce qu'une personne normale dirait en un paragraphe". L'écrivains fantôme espère, par son témoignage, engager les enseignants universitaires à réfléchir sur les compétences réelles des étudiants, et les moyens qui sont pris pour les évaluer.

Des stratégies de riposte à la portée des enseignants

Ces témoignages marquent l'esprit par leur brutalité; mais ils reflètent une réalité connue des enseignants universitaires : la triche existe bel et bien, sous différentes formes, et jusque dans des manifestations extrêmes. Dans son blogue Histoires d'universités, Pierre Dubois, professeur d'université à la retraite, évoque lui aussi ce sujet et cite quelques cas de plagiat avéré, repéré, n'ayant donné lieu à aucune sanction sérieuse, puisque trois étudiants sur les quatre évoqués ont obtenu leur diplôme. Mais Pierre Dubois va plus loin et préconise diverses stratégies pour combattre le fléau du plagiat ou du recours à un nègre, en amont et lors de l'évaluation :

  • Les enseignants doivent travailler en équipe pour répartir la charge de travail des étudiants, sachant que le recours au plagiat est encouragé par une abondance de travaux à rendre en un temps très court;
  • Il faut noter la soutenance orale de l'étudiant, et non son travail écrit. C'est à l'oral en effet que l'étudiant montre qu'il maîtrise son sujet et est capable d'aller plus loin. Ce qui implique de ne pas faire de l'oral une simple formalité, mais de lui consacrer le temps et l'attention nécessaires.
  • Il faut bien sûr alerter les étudiants sur la gravité du plagiat et de la triche, et appliquer les sanctions prévues;
  • Il faut enfin revoir les dispositifs autorisant la compensation des notes les unes par les autres, qui aboutissent aujourd'hui à ce qu'un étudiant ayant eu une note très basse à son travail principal pour cause de plagiat obtienne malgré tout son diplôme.

De la lecture des témoignages de 'Nicolas' et 'Ed Dante', on sort un peu étourdi, et surtout conscient d'une chose : le système d'évaluation universitaire est bien malade. Il a généré des effets pervers importants, qui vont se répercuter sur de longues années puisque nombre d'étudiants diplômés grâce à la triche seront enseignants à leur tour... Il est donc grand temps d'évaluer autrement et autre chose que des travaux écrits.

L'évaluation du processus d'apprentissage, de la capacité à travailler en groupe, à présenter des résultats intermédiaires sous différentes formes impliquant toutes la présence physique (ce qui n'exclut pas du tout la distance géographique, compte tenu des moyens de communication synchrones disponibles) de l'étudiant ou se matérialisant dans des productions difficilement falsifiables --plus difficilement en tout cas que de l'écrit numérique-- semblent bien être des voies à suivre pour que les cursus universitaires et les diplômes les sanctionnant conservent leur légitimité.

Profession : nègre de fac. Café Babel, 18 juin 2009

The Shadow Scholar. The man who writes your students' paper tell his story. The Chronicle of Higher Education, 12 novembre 2010

Combattre le plagiat d'étudiant. Histoires d'Universités, 15 novembre 2010

Photo : Kate McCarthy, Flickr, licence CC.

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