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Les ENT scolaires, environnements déserts après les heures de classe ?

Pour discuter avec leurs élèves en-dehors des heures de classe, les enseignants préfèrerent les outils du Web 2.0 grand public plutôt que ceux qui sont mis à leur disposition sur l'ENT de leur établissement.

Par Christine Vaufrey B , le 14 février 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 14 juin 2011

Vous avez sans doute remarqué que la meilleure intention pédagogique du monde et le produit ou dispositif dans lequel elle se concrétise fait l'objet d'un rejet massif dès qu'elle est soupçonnée, soit de renforcer le contrôle sur le travail des enseignants, soit de contribuer à faire des économies. Ou les deux.

La mise en place d'environnements numériques de travail dans les établissements scolaires français n'échappe pas à ce constat empirique. Les ENT fournissent pourtant un cadre de travail intéressant pour toute la communauté scolaire, mais se voient déjà, alors que leur généralisation n'est pas encore effective dans les collèges et à peine amorcée dans les lycées, soupçonnés d'être des instruments de contrôle, notamment à cause de l'obligation, plusieurs fois repoussée, faite aux professeurs de tenir le cahier de texte en ligne, consultable par les élèves et les parents. L'ambiance paranoïaque qui règne actuellement dans l'Education nationale n'y est pas pour rien, comme le souligne Jean-Marie Gilliot dans un très intéressant article intitulé Utiliser le Web 2.0 après la classe, pourquoi pas. L'ENT ? Non merci.

L'ENT manque d'horizontalité

Mais l'essentiel de son billet n'est pas consacré à cette suspiscion de contrôle. Jean-Marie Gilliot évoque plutôt les outils de communication entre enseignants et élèves intégrés aux ENT scolaires, et explique fort bien les raisons qui font que les enseignants ne souhaitent pas les utiliser.

Selon lui, l'ENT ne répond pas à l'attente d'échange informel qui est celui des élèves et des enseignants entrant en contact en-dehors des heures de cours. Ceci parce qu'il est difficile à manipuler, bien plus en tout cas que les outils proposés sur les réseaux sociaux et autres espaces publics d'échange. Et surtout, l'ENT symbolise à lui seul l'emprise du cadre scolaire sur les échanges entre enesignants et élèves, avec ses temps dédiés, ses protocoles et, disons-le, son absence de spontanéité. L'ENT attribue des places et des rôles aux acteurs de la communauté éducative, alors que dans les réseaux sociaux, tout le monde se retrouve sur le même plan. Et si les enseignants renâclent et argumentent, parfois d'une manière qui frise la mauvaise foi, sur leur peu de goût pour les échanges sur l'ENT de leur établissement après leurs heures de service, ce n'est pas parce qu'ils ne veulent pas parler avec leurs élèves; c'est parce qu'ils veulent leur parler librement, comme s'ils se rencontraient au stade ou au supermarché du coin plutôt que dans la classe.

J. M. Gilliot souligne aussi que les enseignants doivent avoir saisi l'importance et l'utilité des outils numériques de communication et d'échange pour eux-mêmes avant de les utliser avec leurs élèves. Il rejoint en cela Mario Asselin qui, dans une récente entrevue accordée au Café Pédagogique, allait dans le même sens. Or, où et comment saisir l'intérêt de tels outils, si ce n'est sur les réseaux publics ?

Enfin, en termes de littératie numérique, l'ENT ne trouve pas grâce aux yeux de J.M. Gilliot, puisqu'il est coupé de l'immense écosystème du réseau mondial. En somme, l'ENT est une espèce de micro-écosystème appauvri mais protégé, qui met les acteurs éducatifs sous cloche et contraint leurs inter-relations. 

Soit.

Un gros "potentiel" mais peu d'usages éducatifs réels sur les médias sociaux

Néanmoins, il nous semble déceler dans cet argumentaire passionnant comme un parfum d'utopie et d'usage rêvé des outils sociaux sur le web. Suffit-il à l'élève et au prof de passer de l'ENT à Facebook (au hasard) pour se retrouver au même niveau ? Les enseignants sollicités par leurs élèves sur le même réseau social vont-ils leur répondre sans compter leurs heures ni leur enthousiasme ? Et surtout, les élèves ont-ils envie d'utiliser les médias sociaux pour converser avec leurs enseignants, plutôt qu'avec leurs amis ? Laurence Juin l'a déjà noté : les plus grands adversaires de l'utilisation des médias sociaux en classe, ce sont les élèves. Or, l'enseignant traîne toujours un petit peu de la classe avec lui, même quand il n'y est pas.

L'enthousiasme pour les usages pédagogiques des réseaux sociaux est généralement fondé non sur l'observation systématique des échanges réels qui s'y déroulent, mais sur leur "potentiel" d'usage, qui reste encore à concrétiser. C'est ce qu'avance Neil Selwyn dans un article intitulé The educational significance of social media – a critical perspective disponible en lecture sur Scribd. Il remarque que les médias sociaux numériques sont majoritairement utilisés à des fins d'autopromotion et de consommation (plutôt que de production), bien loin de toute velléité d'apprentissage.

Certes, l'on parle ici des médias sociaux les plus généralistes, dans leurs usages les plus fréquents. Il n'est pas impossible d'imaginer que les enseignants, plutôt que d'engager le dialogue avec les élèves sur l'ENT de leur établissement, prennent l'initiative de créer des pages Facebook dédiées, de créer une communauté de type Ning pour leurs élèves et collègues bref, recréent un écosystème plus ou moins séparé de la foule en délire qui sévit sur les médias sociaux. Il est également possible que les enseignants jouent leur rôle essentiel d'accompagnateurs des jeunes sur les médias sociaux au vu et au su de tous, entrelaçant leurs interventions d'adultes responsables avec les potacheries des jeunes plus prompt à se faire remarquer par leurs pairs que par leurs profs.

La question du choix d'un espace dédié mais purgé de tout ce qui fait la vraie vie, ou d'un espace authentique mais sans règles n'est pas simple. J.M. Gilliot prend parti dans des termes très convaincants, qui ne doivent pas faire oublier que d'autres voix, tout aussi intéressantes, s'élèvent. Le débat est de haut niveau, n'hésitons pas à y participer.

 

Utiliser le Web 2.0 après la classe, pourquoi pas. L'ENT ? Non merci Jean-Marie Gilliot, Techniques innovantes pour l'enseignement supérieur, 16 décembre 2010.

The educational significance of social media – a critical perspective N. Selwyn, Ed-Media Conference 2010, Toronto, juillet 2010. Disponible en lecture seule sur Scribd.

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