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La désillusion étudiante : après le diplôme, quoi ?

Précarité et stages perpétuels: voilà le nouveau reflet des diplômés

Par Alexandre Roberge , le 06 juin 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 19 juillet 2011

Dans un bureau, une jeune stagiaire discute avec un garçon de son âge. Elle lui demande combien de temps durera son stage. 1 mois et 29 jours, lui répond-il. Étonnée, elle le questionne sur la raisoni d’une durée si précise. Il lui répond : « Un stage n’est rémunéré que s’il dure 2 mois minimum. Dans mon cas, ça leur permet de ne pas débourser 1 centime… »

Voilà une des planches de bande dessinée créée par Yatuu, une jeune Française qui plutôt que de sombrer dans la déprime avec sa condition de stagiaire perpétuelle a décidé de se défouler humoristiquement sur son blogue. Dans le domaine du « défoulement artistique » étudiant, la chanteuse belge Aurélia se permet aussi de faire un constat très amer avec une ritournelle accrocheuse intitulée Sorbonne à tout faire. Mais qu’est-ce qui explique ce spleen étudiant? La dure réalité qui attend les jeunes diplômés à l’extérieur des enceintes des facultés : même avec un diplôme, rien ne garantit l’embauche.

Des stages à n’en plus finir et une précarité dérangeante

Que vend-on aux étudiants qui veulent accéder aux études supérieures? La possibilité d’acquérir un diplôme et bon emploi au lendemain d’un baccalauréat (licence), d’un master (maîtrise) ou d’un doctorat. Or, cette équation « diplôme = embauche » a perdu sa pertinence dans l’Europe et la France moderne. Certes, beaucoup de stages sont offerts aux étudiants en fin de cursus et même aux diplômés qui veulent acquérir une première expérience, mais à quel prix? Rémunération faible ou inexistante, heures supplémentaires en quantité effarante, tâches comparables à celles de n'importe quel salaréis acceptées par les stagiaires qui veulent démontrer qu'ils sont compétents pour, en fin de compte, apprendre que l’entreprise n’embauche pas. Si Yatuu trouve matière à humour dans cette situation qu’elle vit depuis un bon moment comme elle l'a confié à l'émission Envoyé Spécial, d’autres, comme ceux qui ont créé le regroupement Génération précaire, n’hésitent carrément pas à baptiser cet état de fait « l'esclavagisme moderne ».

L’accès au travail rémunéré de ces jeunes femmes et hommes est donc très précaire. En fait, il faudra souvent près de cinq ans (voire plus) après l’obtentionn du diplôme pour obtenir un contrat de travail à durée indéterminée. En effet, comme l’explique cet article du Monde, les employeurs n'hésitent pas à faire occuper les postes de juniors par des stagiaires qui leur coûtent beaucoup moins cher. Et cette pratique ne s’est pas améliorée avec la crise économique qui a bon dos pour justifier l’emploi de ces stagiaires à bas prix. En 2006, ils étaient 800 000 en France; en 2010, ils sont 1 200 000 dans la même situation. Un constat qui ne touche pas que l’Hexagone, mais également la Grèce, l’Espagne et l’Allemagne aussi.

Les derniers chiffres disponibles (mai 2011) montrent que le phénomène ne s’essouffle pas. Selon la LMDE (La Mutuelle des Étudiants), le quart (26%) des 8500 étudiants sondés a affirmé avoir de réelles difficultés à subvenir aux besoins courants et la moitié de ceux-ci vivent avec moins de 400 euros par mois. Pour la plupart d’entre eux (73%), c’est la famille qui devient la seule source de revenus. La situation ainsi que la colère qu’elle engendre sont telles que certains croient que cet enjeu pourrait s’insinuer dans la course présidentielle que vivra la France en 2012.

Une vision différente des stages

Alors, que faire pour éviter que les étudiants européens et français ne voient pas l’emploi postuniversitaire comme un Graal inaccessible ? Comment s’assurer que les stages remplissent bien leur office de familiarisation avec le monde du travail d'une part, de premier contact pour l'employeur avec un employé potentiel d'autre part, sans qu'ils ne servent d'excuse pour ne pas embaucher du personnel supplémentaire? Il y a bien sûr les politiques qui devront se pencher sur la question. Là-dessus, le débat est déjà amorcé et porte sur la diminution du coût du travail pour les entreprises, la mise en place d'un système de capital formation ou sur rapprochements entre les universités et les entreprises pour qu'étudiants et employeurs se connaissent mieux.

Mais les universités doivent sans doute changer leur vision du stage. Là-dessus, encore, les avis diffèrent. Certains, comme on le lit sur le blogue Interface Compétences, proposent de valoriser les stages « volontaires » qui correspondent aux goûts des apprenants. Par exemple, un étudiant en philosophie pourrait faire un stage dans un média de communication pour acquérir des savoirs en la matière. Ces expériences « hors cursus » seraient des prises de risque très intéressante et stimulante, selon l'auteur du billet de blogue. Il faudrait aussi fixer une limite à la durée des stages (pas plus de 6 mois), accompagnée d'une rémunération minimale et progressive selon la durée, d'un accompagnement effectif et d'une période d'analyse du stage, pour dénoncer les pratiques abusives.

Geoffroy de la Rochebrochard du blogue Touch my buzz a un autre avis sur la question. Il estime, tout d’abord, ridicule cette opposition farouche aux stages obligatoires. À son avis, le stage demeure la meilleure façon pour un étudiant de prendre contact avec le milieu de travail auquel ses études sont censées le conduire. Il blâme les universités françaises de ne pas considérer les stages comme des atouts essentiels à une formation. Il cite, en exemple, la Sorbonne qui ne propose que 3 mois de stage sur 5 ans d'études alors que de grandes écoles (réputées plus professionnalisantes) en offrent 12. Il souligne que l’accès aux stages est très (trop) encadré et trop souvent restreint au domaine d’études plutôt qu’aux centres d'intérêt de l'étudiant. À son avis, les étudiants devraient bénéficier d’une année sabatique pendants laquelle ils pourraient bâtir leur projet professionnel.

Le problème ne fait que croître et commence à apparaître dans le débat national. Les étudiants et jeunes diplômés attendent des solutions pour ne plus vivre dans des situations financières précaires et  pour qu’ils cessent d’être stagiaires pendant des périodes de plus en plus longues. Un épineux dossier qui risque d’alimenter l’actualité éducative et politique des prochains mois, voire des prochaines années en Europe. Quant à Yatuu, elle est toujours stagiaire… mais son premier album de bande dessinée « Moi, 20 ans, diplômée, motivée… exploitée! » sortira en France le 9 juin 2011.

Yatuu, le blogue

Illustration : Le Verrou / Xavier / CC BY 2.0 ()

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