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Prof : réinventer son métier chaque jour

La vie animée d'une prof de français en Thaïlande, qui alterne périodes d'enseignement et périodes de de formation.

Par Martine Dubreucq , le 01 novembre 2011 | Dernière mise à jour de l'article le 19 mai 2016

Teu est professeur de français langue étrangère et sa carrière ne ressemble plus à celle de ses aîné(e)s qui après un concours rentraient dans la profession pour la vie. Elle a suivi des études de français en Thaïlande, puis de français langue étrangère en France, a quitté la petite ville où elle enseignait pour aller vivre dans la capitale Bangkok, puis à l'étranger. Elle vit aujourd'hui en Chine où elle apprend le chinois. Sa trajectoire n'est plus si singulière aujourd'hui : apprendre, enseigner, puis de nouveau apprendre en voyageant, pour reprendre un jour l'enseignement avec des perspectives toujours plus élargies : c'est un peu le « plan de carrière » de beaucoup de jeunes professeurs, qui entretiennent des relations plus distantes avec les études et les diplômes, avec une profession qui requiert le goût des autres et de l'imprévu. Elle a écrit il y a presque dix ans un long billet pour le blog de Jacques Nimier, Les facteurs humains dans la formation pour adultes qui avait ouvert une très belle rubrique sur la vie quotidienne des professeurs à travers le monde : « Une journée dans un pays ». Elle y racontait la journée d'un prof à la thaïlandaise, à  Sisaket, dans le Nord-Est du pays et ce texte se lit comme un bon reportage avec un sens remarquable de l'observation de sa propre culture qui est assez rare.

Il m'a semblé intéressant de lui demander comment avait évolué sa représentation du métier en dix ans, quel rôle y avait joué la formation en France.

Tu as écrit en 2003 pour Jacques Nimier le récit d'une journée d'une professeur en Thaïlande. Quelle est ta première réaction en relisant ce texte ?

La relecture de ce texte me fait beaucoup sourire car je revois des choses vraies mais drôles quelque part. Je pense après coup que je décrivais une réalité influencée parfois par ma fatigue et ma colère. J’avais obtenu une bourse de stage pédagogique de sept mois en France en 2002, et à mon retour le directeur des cours de l'école où j'enseignais m’a donné un emploi du temps très lourd « pour rattraper les mois de stage » a t-il dit. Il a ajouté que j’étais jeune et que je pouvais le faire.  
Cinq classes, cinq matières de cinq niveaux différents et 45 élèves par classe : environ huit heures de cours par jour plus la responsabilité de conseillère d’orientation pour les lycéens. Je m'attendais à avoir de meilleures conditions de travail à mon retour de stage, à être encouragée en tous cas après ces efforts de formation personnelle. J’ai dû doubler la quantité de riz que je mangeais au petit-déjeuner pour pouvoir tenir debout et pareil à midi ! C'était une désillusion totale.

Oser abandonner le statut de fonctionnaire


Tu as démissionné de ton travail, ce qui est assez rare en Thaïlande. Pourrais-tu nous dire pourquoi ?
Il y a plusieurs raisons.
Tout d’abord, quand je parle de désillusion totale, c’était que j’aimais beaucoup enseigner (je suis d’une famille de professeurs), ce qui signifie faire des activités en y prenant du plaisir,  encourager les élèves à aimer les langues et à élargir leur vision pour l’avenir et je me suis heurtée à un mur d'incompréhension. L'année où je suis revenue de stage en France, c’était les premières périodes de la réforme du système éducatif thaïlandais. La direction souhaitait que l’école soit une des premières à répondre à cette réforme afin d’être un exemple pour les autres établissements de la zone. Tout devait être changé à commencer par le curriculum que chaque école devait créer, mettre en pratique pour ensuite être évaluée. Les enseignants étaient très actifs dans le montage de leurs dossier car le système de salaire avait également changé et permettait de gagner plus. C’était bien sûr intéressant et personne ne pouvait négliger cela mais moi, j’étais malheureuse de voir qu'une majorité d'enseignants négligeait leurs cours et n’enseignait plus correctement. Chacun pour soi…. J’étais très fatiguée par les heures de travail et par ce nouveau système qui pour moi n’apportait rien à la qualité de l’enseignement. Ma décision de démissionner a été prise sans regret.  J’avais d'autre part atteint avant mon départ en France la fin de la période de remboursement de mes bourses d’études universitaires (4 ans). Après le lycée, je faisais en effet partie des jeunes ayant réussi les concours d’entrée à l’université dans un programme de bourse d’Etat. Mais la raison principale de ma démission était ma décision de faire mon master de FLE en France. Démissionner m’a permis d’aller travailler comme secrétaire et traductrice à Bangkok et de mettre les fonds nécessaires de côté pour mon départ. Ma décision a déçu mes parents, surtout mon père qui était fonctionnaire et pour qui c’était le meilleur métier du monde. Je n’ai rien contre cette idée mais je pense qu'on peut aussi enseigner et avoir un statut stable en n’étant pas fonctionnaire. Finalement, je suis partie en France en septembre 2005 pour réaliser mon rêve le plus cher.

Penses-tu que les conditions d'enseignement aient beaucoup changé depuis ton  départ ? Es-tu revenue voir l'école où tu enseignais ?

J’y suis retournée effectivement deux ou trois fois pour rendre visite aux anciens collègues. L’école a grandi : beaucoup de nouveaux bâtiments, beaucoup plus de salles et beaucoup plus de professeurs. Ils sont maintenant 80 enseignants au moins pour 1400 élèves ! Les professeurs ont de bien meilleurs salaires et ont de vraies possibilités d'évolution de carrière. Un des mes oncles m’a dit : « C’est dommage que tu aies démissionné parce que maintenant c’est vraiment bien d’être fonctionnaire. On peut aller très loin ». Tant mieux pour eux. Mais est-ce qu’il y a des changements dans leur façon d’enseigner... ? J’en ne suis pas sûre !

Tu écris au sujet de ton école à l'époque : "Les élèves qui ont de bonnes notes font des maths et des sciences. Les autres de l'histoire et des langues, donc du français". Comment expliques-tu que le français soit si peu valorisé en Thaïlande ?
Je décrivais le contexte scolaire dans lequel je travaillais alors. L’enseignement du français existait depuis longtemps, il n’était pas dévalorisé dans le système thaïlandais, bien au contraire, c'était même à l’époque la langue des élites. Dans les écoles réputées des grandes villes, les élèves apprenaient le français par choix, ils passaient en effet des concours pour entrer. Dans les petites écoles comme celle où je travaillais, il y avait parfois un concours pour la ou les deux meilleures classes de sciences-mathématiques mais ensuite les élèves étaient distribués aléatoirement dans les classes. Ainsi, les élèves qui se retrouvaient en langue n’en avaient pas fait le choix. La tendance était donc de maintenir coûte que coûte les classes de français pour obtenir les budgets alloués par l’Etat. L’école a un professeur de français ? Les élèves étudieront donc le français. Aujourd’hui, il y a plus de choix pour apprendre une autre langue étrangère : le coréen, le japonais et le chinois, il y donc de moins en moins de jeunes qui apprennent le français.

Une reprise d'études en cours de carrière : pour quoi faire ?


Tu as ensuite poursuivi des études de FLE en France.  Est-ce que ces études ont répondu à tes attentes ?  De quoi avais-tu besoin exactement, excepté un diplôme, bien entendu ?


Je voulais approfondir mes connaissances en théorie et en pratique de l’enseignement du français. Je ne connaissais pas l’éducation à la française au niveau universitaire mais j’avais l’esprit ouvert, j’étais prête à découvrir, apprendre ce que je ne connaissais pas et approfondir mes connaissances en pédagogie. C’était très riche parce qu’on apprenait aussi ce qui se passait dans d’autres contextes et dans d’autres pays. Nous avons beaucoup étudié l’enseignement du français langue de scolarisation dans des pays francophones ou en France face aux enfants immigrés. Cela me paraissait intéressant mais en même temps c’était la chose que j’attendais le moins et je me disais que cela ne concernait pas beaucoup le contexte scolaire thaïlandais. Cependant, j’avais tort car à mon retour, j’ai eu besoin d’enseigner le français langue étrangère mais aussi le français langue de scolarisation car j’ai travaillé au lycée français de Bangkok où il y a beaucoup d’enfants franco-thaï ou thaïlandais qui sont scolarisés en français. Au final j’étais donc contente de la formation que j’ai reçue.

Est-ce que les études de français langue étrangère te semblent adaptées au contexte d'enseignement dans des pays comme la Thaïlande ?

Nous avons beaucoup appris et approfondi les théories et la réflexion sur la pratique, les pédagogies de l’enseignement du FLE. Je pense que c’est à nous ensuite d’adapter selon le contexte auquel on est confronté. Car bien sûr à contexte différent, pédagogie différente ! Durant mes études de master, j’ai fait beaucoup d’analyses sur le public thaïlandais parce que c’était ce qui me parlait le plus. J’avais la chance d’avoir quelques années d’expérience professionnelle car certains de mes amis dans la promo n’avaient jamais enseigné et c’était pour eux je crois moins efficace. Je pense que la formation englobait tout ce dont il fallait prendre conscience pour pouvoir enseigner le FLE dans tous les contextes. J’aurais cependant préféré pouvoir faire plus d’observations de cours de FLE en France. Je trouve que c’est intéressant de regarder les autres et puis de se regarder.  

Quel est ton expérience de Afghanistan ? Tu y as donné des cours de français il y a 5 ans et tu en gardes un excellent souvenir.

J’ai enseigné au centre culturel de Kaboul où j'avais des petites classes de 6 à 12 élèves, avec des personnes d’âges très différents. Ils avaient chacun un but différent : études en France, s'y rendre pour un travail, etc. C’était très riche, on partageait beaucoup d’expériences à travers les cours. J’avais des classes de niveaux A2 et B1. Certains étaient très motivés, d’autre moins sans doute à cause la situation critique du pays et aussi parce que l’inscription était presque gratuite. Le centre était bien équipé avec une grande médiathèque, une grande salle de cinéma. Beaucoup d’enseignants étaient afghans et enseignaient dans les universités.

Les outils... et les enseignants


Dans ces différents contextes d'enseignement, tu ne parles presque pas des outils : quel rôle les TICE  jouent-elles ? As-tu trouvé beaucoup d'endroits où internet soit pleinement utilisé, intégré dans les cours ?

Beaucoup d’écoles en ville sont équipées des salles multimédias, avec un projecteur, une télévision, des ordinateurs mais dans les petites villes, les salles de laboratoire de langue équipées d’écouteurs sont souvent vieilles et endommagées. On utilise encore beaucoup des lecteurs de cassette ou de CD. Cependant les professeurs de français en Thaïlande sont très dynamiques, certains créent des logiciels, des CD rom pour l’apprentissage du français. Je crois que les écoles sont assez bien équipées de salles internet aujourd’hui, donc bien sûr certains professeurs intègrent l’internet dans leurs cours.

Tu viens de passer 6 mois en Chine dans une université réputée à apprendre le chinois. Des locaux superbes, des laboratoires de langues très modernes, des enseignants qui enseignent les caractères chinois avec des diaporamas mais des méthodes extrêmement traditionnelles, non ?

Ce sont des méthodes à la fois traditionnelles et modernes. On projette des diaporamas (avec parfois des images et des couleurs) au lieu d'écrire au tableau. Les étudiants n'ont pas le temps d'écrire et sont obligés d'être très concentrés pour pouvoir les suivre. Nous apprenons beaucoup de mots et d'expressions en une heure et demie de cours quotidien. Ceux qui sont assidus peuvent progresser rapidement mais ceux qui ratent un ou deux cours sont perdus. L'enseignant ne se pose pas de question sur le plaisir d'apprendre, il n'y pas de jeux, pas d'activités libres. Si les méthodes d'enseignement ne sont pas intéressantes le chinois est une langue très intéressante. On progresse tellement vite qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer, juste le temps de soupirer très fort à la fin du cours car on n'en peut plus ! Tous les professeurs n'enseignent de la même façon : nous avons eu une autre enseignante au début du semestre pendant deux semaines et c'était un vrai plaisir d'apprendre avec elle. Sa pédagogie était très vivante bien qu'elle n'utilise aucun outil numérique. Elle dessinait, faisait des gestes, racontait des choses amusantes en rapport avec les mots et expressions du cours, encourageait les apprenants. On a très vite progressé pendant ses cours, autant qu'avec les autres cours, mais la différence, c'était qu'on avait toujours hâte d'être dans ses cours. Pour moi, l'éfficacité des méthodes d'enseignement a plus de rapport avec le caractère de l'enseignant qu'avec le choix des outils.

Merci Teu !

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