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Le bilinguisme et la question identitaire

La Tunisie doit rester un pays bilingue, sans entretenir la concurrence entre le français et l'arabe.

Par Om El Khir Missaoui , le 17 janvier 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 27 août 2012

En Tunisie, il existe trois grands axes dans le paysage linguistique à savoir l’arabe tunisien (les dialectes régionaux étant assez proches), l’arabe littéral (enseigné dès la 1ère année d'école primaire) et le français.

Le statut privilégié du français  fait que cette langue est enseignée pour elle-même dès la 3e année du 1er cycle de l’enseignement de base du primaire. Après sept années d’apprentissage (les quatre dernières années du primaire et les trois années du collège), elle devient, dans le cycle secondaire (les quatre années du lycée) la langue d’enseignement des disciplines scientifiques, techniques, économiques et de gestion. Par ailleurs, dans le monde des affaires, les rapports commerciaux et les transactions les plus importantes ainsi que les colloques scientifiques se font presque exclusivement en français. L’enseignement scientifique à l’université  se déroule également en français.

Mais qu’en est-il de la pratique quotidienne de cette langue par les jeunes générations, d’autant que le statut officiel du français en Tunisie et au Maghreb en général connait souvent des fluctuations suivant l’état des relations avec la France et que par ces temps révolutionnaires des voix s’élèvent pour défendre l’arabisation et la consolidation de la langue anglaise ?


Les bilingues parfaits en Tunisie sont quadragénères et plus; on se plaint souvent que les jeunes maîtrisent moins bien qu'avant les deux langues d'enseignement, l'arabe et le français. Seulement, vu que les études fiables manquent, on ne peut se prononcer définitivement sur la question.

 

"Dégage !" Le français pour exprimer la révolte

 

De plus, un phénomène très significatif a marqué les esprits récemment : Ben Ali a été renversé essentiellement par l’usage d’un mot français, le fameux « Dégage », scandé par des milliers de gorges tunisiennes excédées et repris à gogo dans toutes les tentatives de rejet des forces réactionnaires dans  les revendications sur le terrain, les médias traditionnels et les réseaux sociaux. Le terme a même envahi les slogans publicitaires pour certaines marques de produits : Vie chère dégage et modulé avec une connotation positive comme dans la journée internationale de lutte contre les Sida : Je m'informe, je m'engage, stigmatisation, discrimination, dégage ! C’est dire combien l’usage du français imprègne les consciences et permet l’expression d’émotions aussi fortes que la colère et la révolte alors que d’ordinaire, c’est la langue maternelle qui est la plus apte à rendre compte de pareils ressentis. D'ailleurs, l'arabe parlé a parfaitement rempli cette mission d'expression de la vindicte populaire en association avec des expressions en arabe littéral et en franco-arabe ou arabo français.

 

Bilinguisme additif ou bilinguisme soustractif ?

 

Un article publié sur le site Canada éducation traite du bien-fondé de l'apprentissage d'une langue étrangère en sauvegardant sa langue d'origine. Pour enraciner l'enfant dans son milieu d'origine et le doter d'un sentiment d'appartenance à son groupe, l'apprentissage précoce de la langue maternelle est primordial, surtout dans les minorités issues des migrations. L'intégration dans la société d'accueil passe nécessairement par l'acquisition d'une seconde langue mais  sans empiètement sur les deux types d'acquisition. Ce résultat qu’on a surnommé « le bilinguisme additif » signifie que la langue maternelle est suffisamment évoluée et que même l’immersion dans une langue seconde ne réussit pas à la remplacer. Le bilinguisme additif a des retombées positives au niveau académique. A contrario, «le bilinguisme soustractif » représente un handicap dans le sens où les minorités ne maîtrisent ni leur langue maternelle, ni la langue seconde dominante, ce que en Tunisie, on désigne par un néologisme : le bibéguisme.

 

Cacophonie ou créativité et néologisme

 

La littérature bilingue en Tunisie a connu son âge d'or avec l'écrivain Salah Garmadi qui s'est approprié le français au travers des représentations de sa langue maternelle : Si le français de Garmadi vibre d’une sensualité nouvelle, c’est qu’il est imbriqué dans une imagerie qui l’orientalise en l’impliquant dans une culture spécifique. Les xénismes et les multiples traductions d’idiolectes et de citations arabes célèbres, de même que les néologismes franco-arabes et le jeu sur l’historicité tunisienne du discours dotent le français utilisé d’une hybridité qui reconfigure son champ sémantique, le rebalise, le désenclave, l’éloigne de son centre habituel vers une périphérie plus ouverte, plus piquante, en dit la professeure Afifa Marzouki en analysant le recueil "Nos ancêtres les bédouins".

Dans leurs usages quotidiens du français, les jeunes d’aujourd’hui, eux, semblent basculer avec plus ou moins de bonheur, d'une langue à l'autre, le français étant privilégié pour l'écrit. Ils utilisent aussi une langue hybride à l'oral et à l'écrit avec des trouvailles qui obéissent souvent à un effet de mode et dont certaines persistent dans l'usage. Le langage privilégié des SMS et des conversations sur les réseaux sociaux c'est "l'arabizi", un procédé de translittération permettant d'écrire de l'arabe au moyen de lettres latines et de chiffres. À chaque lettre de l'alphabet arabe correspond une lettre, un chiffre ou un ensemble de caractères. le tout est parsemé d'expressions ou passages entiers en français au besoin.

 

Toujours est-il que le bilinguisme est un fait ancré dans la réalité tunisienne qui a toujours été marquée par la pluralité malgré la dominance arabo islamique. Espérons qu'a cette croisée des chemins, on arrive à préserver le bilinguisme, cet enrichissement acquis sur des générations.

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