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Introduire des outils de travail à distance, c'est modifier l'attitude des étudiants face aux apprentissages

Par Alexandre Roberge , le 18 mai 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2009

La formation hybride vise à réconcilier deux aspects perçus comme antagonistes depuis des années: la formation présentielle (en classe) et la formation à distance. Le sujet intéresse. Après tout, il s'agit là, peut-être, des débuts d'une nouvelle forme d'éducation qui prendra possiblement de l'ampleur avec le temps. Cependant, ce changement peut inquiéter: comment les étudiants réagiront-ils devant l'utilisation de nouveaux logiciels, de nouveaux environnements de travail... alors qu'ils plébiscitent toujours le présentiel ? 

Les professeurs Daniel Peraya et Baptiste Campion se sont intéressés précisément à une expérience de changement d'environnement virtuel de travail (EVT) dans un programme de second cycle universitaire. Le but ? Prendre le pouls des étudiants face à cette nouvelle formation hybride, cette nouvelle plateforme et en comprendre les effets sur ceux-ci pour amorcer une réflexion sur la conception de formations hybrides.

Mise en situation de l'étude : en 2005, dans un cours récent de second cycle du Département de communication de l'Université Catholique de Louvain en Belgique, on introduit un nouvel EVT destiné aux étudiants; ces derniers doivent passer de programmes de sites Web usuels (exemple: DreamWeaver) à Claroline, une plateforme où ils doivent utiliser le wiki pour certains de leurs travaux. L'expérience des chercheurs s'est déroulée sur trois années, suivant ainsi trois groupes différents : un groupe sur l'ancienne plateforme (programmes de sites Web usuels) en 2004-2005, le groupe qui a subi le "choc" véritable du changement de plateforme en 2005-2006 et le groupe de l'année suivante (2006-2007).

Pour recueillir les informations, les chercheurs ont procédé ainsi : ils ont tout d'abord soumis un questionnaire en ligne à l'issue du cours aux étudiants des deux premières années; le même questionnaire a été soumis avant et après le cours aux étudiants de la dernière année de l'étude. Les chercheurs ont également utilisé les rapports réflexifs sur la méthode d'apprentissage (dernier travail du cours en question) du troisième groupe pour analyser leurs perceptions sur le cours.

Alors, qu'ont ressenti les étudiants ?

Ceux qui ont travaillé avec les anciens outils ont senti en grande majorité (81,8%) que leurs rapports entre membres du même groupe étaient similaires à ceux d'autres cours ayant un support en ligne. En revanche, ceux qui ont vécu l'introduction de l'EVT ont déclaré à 90,9% que les rapports étaient radicalement différents. Les étudiants ayant utilisé Claroline affirment en effet que le travail de groupe sur le wiki était plus important, procurait davantage de cohésion dans le groupe et contribuait à créer un référentiel commun (72,7% contre 27,3%). Ils attribuent cette cohésion à la plate-forme elle-même et à l'utilisation du wiki, alors  que pour les étudiants de l'année antérieure, la cohésion a été effectuée par leur propre travail de groupe plutôt que par l'outil. 

La contamination et ses effets

Il y a donc bien "contamination" de la perception du travail collectif par l'outil lui-même : ceux qui utilisent Claroline estiment que "l'outil fait le groupe"; alors que ceux qui ne l'utilisaient pas encore estimaient qu'ils devaient assumer eux-mêmes l'effort de constituer un groupe.

Le constat est sensiblement équivalent pour ce qui touche à l'utilisation du wiki. Là encore, les chercheurs ont constaté que l'utilisation du wiki faisait évoluer la perception des tâches des étudiants. Grâce au wiki, les étudiants se sont vécus comme producteurs de ressources, alors que cette dimension de leurs apprentissages étaient auparavant estimée comme secondaire (classée 5eme sur 6 parmi les dimensions de l'apprentissage). Cette valorisation de la dimension de production a été facilitée par la simplicité d'utilisation, reconnue par les étudiants, de l'utilisation de la plateforme et de l'outil wiki en particulier.

La dimension sociale et communicative des outils intégrés à la plateforme est moins directement influencée par l'outil. Certes, les étudiants utilisant Claroline affirment se servir des outils de communication mis à leur disposition sur l'EVT (courriel, clavardage), mais ils n'abandonnent pas pour autant les outils privés qu'utilisaient exclusivement les étudiants de la promotion antérieure. De plus, lorsqu'ils travaillent en groupes restreints, les étudiants continuent d'utiliser exclusivement les outils privés. Les outils de l'EVT sont donc perçus comme des outils palliatifs de communication, qui offrent une alternative lorsqu'il n'y a pas d'outils privés à disposition.

Les conclusions

Ainsi, pour les deux chercheurs, le wiki est bien perçu comme une technologie rassurante pour les étudiants qui finissent par rapidement adopter l'EVT. Cependant, nombre d'étudiants le voient comme un outil de publication final et non de travail. Ils préfèrent, en effet, ne pas montrer un travail en cours sur la plateforme. On relèvera là une persistance de la vision commune qui veut qu'un travail visible par les enseignants et les pairs soit un travail achevé, car susceptible d'être évalué.

L'EVT constitue donc un bon vecteur d'hybridation des formations, car les outils qu'il propose font évoluer les perceptions des tâches et des dimensions des apprentissages, vers davantage d'autonomie et une attitude plus active dans le parcours de formation. Évidemment, on peut se demander s'il n'était pas plus facile de "contaminer" (dans le bon sens du terme) de petits groupes comme ceux qui furent l'objet de cette étude. Y aurait-il plus de résistance pour les grands groupes ?

Les chercheurs achèvent la synthèse de leurs résultats avec une conclusion très intéressante, sur laquelle nous finirons aussi cet article. Ils rappellent que les étudiants ont l'habitude de travailler et de collaborer en dehors de l'EVT universitaire, grâce aux multiples outils développés par le Web 2.0. Faudrait-il alors songer à des dispositifs hybrides plus libres, offrant plus de choix et de possibilités de travailler ensemble, plutôt qu'une seule voie institutionnelle ? Ceci permettrait-il d'attirer encore davantage les étudiants vers la formation hybride ? Selon les chercheurs, cette voie mérite d'être explorée...

Le texte des professeurs Peraya et Campion est publié dans la "Revue internationale des technologies en pédagogie universitaire" et peut être lu à cette adresse.

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