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Une didactique ouverte à toutes les langues

Une culture pédagogique en partage : un pari lancé par un nouveau site de didactique des langues *** Site inopérant ***

Par Martine Dubreucq , le 17 février 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 19 mai 2016

Christian Ollivier, Isabelle Barrière Et Laurence Schmoll.

Il n'est pas facile de concilier une culture universitaire en didactique des langues, une expérience de terrain de formateurs TICE et de nouvelles formes de communication et de participation collective dans un même espace.

C'est ce que tente le tout nouveau site E-didactique.eu créé par Isabelle Barrière, Laurence Schmoll et Christian Ollivier, que nous avons interrogés à ce sujet.

 

À quel public s'adresse ce nouveau site ?

Ce site s'adresse à un public très large : enseignants, formateurs, étudiants en master d’enseignement, bref à tous ceux qui s’intéressent aux questions de didactique quelles que soient les disciplines. Cette pluralité s’applique aussi aux langues puisque nous acceptons des articles en différentes langues. Nous aimerions toucher les enseignants qui n'ont pas ou peu d'expériences en TICE et qui souhaitent en savoir davantage ou trouver des idées, mais aussi les enseignants qui désirent mutualiser leurs expériences, leurs réflexions. C'est grâce à eux - et aux scientifiques qui viendront partager les résultats de leurs recherches et leurs réflexions - que le site vivra.

 

Un espace d'expression pour les acteurs de terrain de l'enseignement avec les TIC

 

Est-ce que vous pensez qu'il y a un besoin d'offre de publication en didactique des langues en dehors (ou en complément) des circuits universitaires et des dispositifs montés par les éditeurs ?

Il y a fort peu de possibilités, y compris sur Internet, pour que des enseignants “lambda” publient. Les quelques sites existant sont surtout disciplinaires. E-didactique entend donner la parole au terrain en permettant à des praticiens de faire connaître des expériences et des réflexions avec la possibilité de recevoir des commentaires de la part de leurs collègues.

Par ailleurs, notre site doit permettre aux chercheurs de valoriser leurs recherches auprès des enseignants, pour créer un pont entre recherche et pratique et instaurer un échange entre chercheurs et enseignants-praticiens.

Les enseignants font des expériences, créent des activités, mettent en application des idées, il est dommage que cela reste dans le cadre de la classe et éventuellement de la salle des professeurs sans que personne d’autre ne le sache. E-didactique est là pour leur donner la parole mais aussi pour permettre aux didacticiens de s'exprimer librement sans contrainte éditoriale ou universitaire.

 

Pensez-vous qu'il existe une didactique spécifique au numérique qui traverse les différentes disciplines scolaire ou universitaire ?

Ce sont les contributions sur le site qui permettront de répondre à cette question.

L'objectif est de définir les apports concrets et la place du numérique dans l'apprentissage et l'enseignement, les modifications qu'il implique dans les relations entre enseignants, apprenants et savoirs mais aussi dans les stratégies et les modes d'apprentissage. Le numérique est transdisciplinaire, il met en œuvre des habiletés spécifiques utilisables dans des contextes différents (ex : recherche, traitement, vérification et sélection d'informations sur internet, utilisation d'un blogue, d'un traitement de texte...) et favorise le transfert des compétences... ce que valide en France le B2i ou le C2i.

 

Vous appuyez-vous sur un réseau de contributeurs que vous connaissez, qui peu à peu vont publier leurs articles, ou avez-vous construit cette plate-forme justement pour le développer ?

Un peu des deux... nous avons fait appel à des personnes que nous connaissons mais nous aimerions surtout développer un réseau pour que tout un chacun puisse participer sans instauration de « publication-copinage » ou autre. Du moment que les participations respectent les thématiques et l'esprit du site, il n'y a aucune raison de ne pas publier. Cela peut aussi permettre de faire connaître des pédagogues, des enseignants qui pourront être ensuite moteurs... Mettre en avant des pratiques mais aussi des personnes. Nous attendons donc des publications avec impatience !

 

Isabelle, vous avez animé le site EDUFLE  pendant de longues années, et son histoire semble s'être arrêtée début 2011. Pourriez-vous nous dire pourquoi ?

J'ai cessé ma collaboration à Edufle en 2010. Je souhaitais proposer une offre de publication plus large, ouvrir le FLE vers d'autres horizons. La décision a été un peu difficile à prendre après 7 ans de collaboration mais elle m'a permis de rebondir avec la création de E-didactique dont l'équipe est multihorizon et multicompétence, Christian Ollivier est didacticien avec une forte attirance pour le Web2.0, Laurence Schmoll est davantage axée sur les jeux sérieux, Christian Rodier est formateur en TIC, quant à moi, je navigue entre Web2.0, TBI et TIC de manière assez large. De par nos fonctions d’enseignant et de formateur, nous avons un lien fort avec la réalité de la classe et les apprenants. Nous avons chacun nos propres expériences, réflexions et relations aux TIC qui se mettent au service du site.

E-didactique est plus large qu’Edufle dans la mesure où ce dernier est consacré au FLE, TIC ou pas, alors que E-didactique se consacre aux TIC quelles que soient les disciplines. Mais l'objectif premier de ces deux sites est de rendre publiques des idées, des activités et de donner la parole à des acteurs que l'on n'entend pas toujours parce qu'ils restent silencieux ou n'osent pas publier dans des revues scientifiques qu'ils peuvent juger trop prestigieuses ou trop éloignées de leur contexte.

 

EDUFLE était un site coopératif, et E-didactique.eu maintient cette catégorie "coopératif" dans son organisation. Pourquoi pas "collaboratif" ?

Les définitions des deux termes sont floues, dans son glossaire, l'université de Genève définit le travail coopératif comme la somme de travaux individuels répondant à des tâches particulières en vue d'arriver à un résultat cohérent et où chaque participant est « responsable de sa propre production » alors que dans le travail collaboratif, tous les participants « travaillent ensemble à chaque étape de l'élaboration du travail ». Cette définition se rapproche de celle que Johnson&Johnson donne du collaborative learning. D'autres distinguent le coopératif comme étant orienté processus tandis que le collaboratif serait orienté produit. Dans le cas de E-didactique, nous utilisons indifféremment l'un comme l'autre.

 

Le web pour créer des situations d'usage authentiques

 

Christian, vous êtes un fervent "militant" du web 2.0, et vous avez publié en 2011 un ouvrage sur le sujet avec Laurent Puren, "Le web 2.0 en classe de langue" qui part de l'idée que l'enseignement par tâches, tel qu'il est conçu par le Cadre commun de référence, reste confiné dans le cadre inauthentique de la classe et qu'il est possible avec le Web 2.0 de créer des activités permettant des relations interpersonnelles variées et réelles. Vous parlez d'"effet pervers de l'enseignant". Qu'entendez-vous par là ?

Une grande partie des tâches proposées en classe de langue sont des tâches qui sont essentiellement conçues et réalisées sans autre enjeu que celui d’apprendre la langue. En outre, leur véritable destinataire est souvent l’enseignant, qui est fréquemment le seul à lire les productions des apprenants, par exemple. Les destinataires évoqués dans les consignes sont purement fictifs. L’exemple type pour le niveau A1 est l’écriture à un ami d’une carte postale de vacances. Il est bien évident que l’apprenant n’écrit pas à un ami - en règle générale, il n’a d’ailleurs pas d’ami dont la langue soit celle qu’il apprend. L’apprenant écrit en fait à l’enseignant en se demandant ce que celui-ci entend par “écrire à un ami”. Nous ne remettons pas en cause de telles pratiques, utiles et probablement aussi nécessaires.

Si, cependant, on se contente de telles tâches dont le destinataire et l’évaluateur sont l’enseignant, on pousse l’apprenant à faire son “métier d’élève” et à réaliser les tâches pour correspondre aux attentes de l’enseignant, surtout lorsque celui-ci va mettre une note. J’ai pu montrer dans quelques articles publiés ces dernières années que la présence de l’enseignant comme destinataire des productions des apprenants, même dans des cas où ceux-ci en surface échangent avec des locuteurs natifs, sur un forum didactique par exemple, fausse la communication car le choix des contenus et les comportements langagiers sont déterminés très largement par la relation apprenant-enseignant.

Or, il est bien question en didactique des langues de former l’apprenant à être un “acteur social” capable d’agir et de communiquer dans des interactions sociales variées, autres que celle liant l’apprenant à l’enseignant et les apprenants entre eux. Si je reprends la carte postale à un ami, il faudrait que l’apprenant apprenne à écrire des cartes postales différentes en fonction des “amis” auxquels il s’adresse. Mais il n’est évidemment pas toujours facile de trouver ces amis...

Il me semble que le web social présente des possibilités importantes de faire agir et communiquer les apprenants dans des tâches qui les mettent en contact avec des locuteurs natifs et leur offrent l’occasion d’agir dans des interactions sociales variées. Ils peuvent ainsi réaliser ce que j’appelle des “tâches de la vie réelle” qui s’ajouteront aux tâches proposées habituellement. Car il n’est pas question de renoncer aux autres tâches qui peuvent s’effectuer dans le cadre protégé du cours de langue. Je donne des exemples de tâches de la vie réelle dans l’ouvrage que j’ai publié en 2011 avec Laurent Puren. Cependant, les sites adaptés aux besoins des apprenants ne sont pas toujours nombreux ni faciles à repérer. Avec des collègues européens, nous avons donc lancé le projet Babelweb qui a conçu et réalisé des sites de type web 2.0 autour de tâches correspondant à des objectifs didactiques et des niveaux de référence. Afin que l’apprenant ne s’y comporte pas comme un apprenant, mais comme un usager “normal” du web 2.0, nous avons décidé de ne donner à ces sites aucun aspect didactique. C’est ce principe de conception et réalisation de sites web pour l’utilisation des langues que je nomme “didactique invisible”. Ce qui est invisible, c’est la réflexion didactique.

 

L'enseignant n'est-il pas poussé avec les nouveaux outils à plier bagage et à disparaître de la situation d’enseignement–apprentissage ?

L’enseignant ne disparaît pas, il garde, au contraire, un rôle essentiel qu’il convient cependant de redéfinir. Il me semble que s’il doit parfois s’effacer comme destinataire et évaluateur des actions de l’apprenant, il doit prendre au sérieux son rôle d’expert et de facilitateur d’apprentissage. Ainsi, s’il invite ses apprenants à contribuer à un site du web 2.0 - à Wikipédia ou à Babelweb par exemple - il leur proposera son aide pour leur permettre de produire des contributions qui correspondent aux règles sociales de ces sites.

On me demande souvent alors comment parvenir à une évaluation menant à une note. Ma réponse est la suivante: lorsque l’on propose une tâche de la vie réelle, l’enseignant ne devrait pas procéder à une évaluation sommative pour les raisons que j’ai évoquées ci-dessus, l’évaluation aura lieu par les autres participants aux sites selon des critères de la vie réelle. La tâche de la vie réelle va cependant contribuer au développement de compétences chez l’apprenant. L’enseignant pourra ensuite proposer une tâche similaire sur le mode de la tâche cible et il pourra attribuer une note aux productions des apprenants.

 

A force de se faire petite, invisible (a-didactique), dépendante davantage des outils que de la langue enseignée (e-didactique), où est passée la didactique du FLE ?

Tout comme l’enseignant, la didactique ne disparaît pas. Elle reste présente au coeur du processus d’enseignement/apprentissage. Elle n’est pas non plus “dépendante des outils”, elle doit au contraire réfléchir à la place des technologies pour faire en sorte que celles-ci deviennent de véritables médias d’apprentissage. L’objectif reste l’apprentissage de la communication et de l’action en langue cible, il s’agit donc de penser l’apport et le renouveau que les technologies et les nouvelles pratiques sur la Toile par exemple peuvent signifier pour cet apprentissage. Il y a là beaucoup de travail pour combler ce que certains n’hésitent pas à qualifier de fossé entre les potentialités d’Internet et les pratiques.

 

Laurence, vous participez au développenent de Serious Game ("Thélème" et "Les Eonautes"), dont nous avons d'ailleurs parlé tout récemment, quels sont d’après vous les apports du ludique numérique dans l’apprentissage des langues ?

Un des atouts majeurs des Serious Games est de pouvoir apprendre tout en s'amusant et cet aspect peut jouer un rôle majeur dans la motivation des apprenants de manière générale et plus précisément, en ce qui nous concerne, dans l'apprentissage des langues. L'immersion dans un univers virtuel permet de prendre de la distance par rapport au contexte d'apprentissage et de trouver une motivation intrinsèque : s'améliorer en langue pour accomplir une mission donnée. Nous rejoignons ici la perspective actionnelle : la langue représente un moyen pour agir, non pas dans la société dans notre cas, mais dans le jeu. Par ailleurs, l'absence de feedbacks humains réduit la notion d'évaluation et le sentiment de subjectivité que l'apprenant peut éprouver face à un enseignant et un groupe-classe.

 

E-didactique : http://www.e-didactique.eu

Babelweb : http://www.babel-web.eu

Thélème : http://www.theleme-lejeu.com/

Les Eonautes : http://www.eonautes.com/

Les Tic, des outils pour la classe, I.Barrière, H.Emile, F.Gella, PUG, 2011

Le web 2.0 en classe de langue, C.Ollivier, L.Puren, Difusion, 2011

Photo : Christian Ollivier, Isabelle Barrière et Laurence Schmoll

 

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