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Enseignants, vos élèves ne réussissent pas ? Vous êtes virés.

L'évaluation des professeurs à partir des résultats des élèves aux tests standardisés fait débat aux États-Unis

Par Alexandre Roberge , le 26 février 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 25 février 2014

Lorsque George W. Bush a pris le pouvoir en janvier 2002, une des premières lois qu’il signa fut le « No Child Left Behind Act ». Cette loi visait, comme l’indique son nom, à réduire l’écart entre les petits Américains afin qu’ils réussissent tous à l’école. Une façon pour les États-Unis d’améliorer leurs standards de performance scolaire et leur place dans les classements internationaux. L'objectif était que toutes les écoles du pays se conforment à la loi, traduites en éléments concrets, avant 2014. Pour y parvenir, le gouvernement américain mit en place des tests standardisés pour évaluer les élèves. De plus, les différents États furent aussi invités à développer des mécanismes d’évaluation pour les enseignants.

Dix ans plus tard, on constate que la législation a incontestablement eu un impact sur les écoles. À l’échelle nationale, les résultats scolaires se sont améliorés. Mais cette décennie de « No Child Left Behind » n’a pas fait que des heureux. Le site Best Masters in Education a recensé sur une page tous les problèmes liés à cette politique :

  • Inégalités dans les résultats entre communautés blanches d'un côté, noires et hispaniques de l'autre;
  • Écarts importants entre familles riches et pauvres
  • Des centaines d’écoles fermées
  • Des professeurs et des directions qui trichent sur les résultats pour garder leur emploi et leurs élèves.

On peut être d'accord ou pas sur les épreuves d'évaluation mises en place. Mais il semble malgré tout que les détracteurs soient nombreux, qui critiquent ses effets pervers sur le système scolaire américain.

Enseigner pour les tests

 

Parmi les griefs contre ces évaluations standardisées, le plus important d’entre eux est que cette politique de la standardisation de l’évaluation a fait régresser l’enseignement. De nombreuses voix sur la Toile et dans divers médias américains dénoncent la philosophie du « teaching to test ». En effet, la course à la réussite est telle que les professeurs enseignent uniquement ce qui figurera dans les examens de fin d’année. Une attitude s’expliquant par la crainte constante de perdre leur emploi et de ternir la réputation des écoles. Car si les élèves d'un établissement donné ne parviennent pas à un résultat estimé satisfaisant, l'établissement recevra un blâme ou pourra même être fermé, selon les sanctions prévues dans les différents districts.

Les élèves auraient donc amélioré leur capacité de mémorisation, au détriment d'autres compétences importantes. Selon de récentes études, 45% d’entre eux ne disposeraient d'aucune pensée critique après 2 ans de collège. Même le président Obama, lors de son dernier discours sur l’état de l’union en 2012, s'est permis de dénoncer cette philosophie du "teaching to test" en invitant les enseignants à être créatifs et passionnés.

La situation actuelle est également dénoncée par des parents et des enseignants qui se sentent prisonniers de cette obsession de la bonne note comme seul horizon de l'apprentissage.

Autre problème : l’évaluation du professeur est directement liée aux résultats de ses élèves. Certains districts et établissements prennent encore en compte d’autres critères, mais au niveau national, la tendance majoritaire est de se contenter des résultats aux tests standardisés. Ce qui fait naître des tensions entre enseignants et politiques et qui révolte nombre d'enseignants, comme cette professeure de Caroline du Nord qui explique que la notation au test n'est qu'un instantané faisant abstraction des 180 jours de classe l'ayant précédée. Pourtant, d'autres voix se sont élevées dans le New York Times, pour soutenir au contraire que ce système est le meilleur et que le changer reviendrait à mettre en péril le futur de milliers d’enfants.

Changer l’évaluation des enseignants ?

 

Certains responsables scolaires ont décidé d'appliquer sans états d'âme le modèle d'évaluation des enseignants bésé sur les résultats des élèves aux tests. C’est le cas de Michelle Rhee qui, en 2007, a pris la barre du district de Washington. Elle a même ajouté une possibilité de primes pour les enseignants ayant d’excellents rendements. Quant aux incompétents, ils sont purement et simplement renvoyés. Et madame Rhee a fait le ménage : 500 instituteurs (près de 10% de l’effectif) et 30 directeurs d’établissement ont été remerciés depuis 4 ans. Les syndicats n’ont pas critiqué cette manière de faire. Par contre, certains observateurs remarquent que cela a provoqué des conflits entre enseignants lors la composition des classes, chaque enseignant cherchant à avoir les meilleurs éléments, à assurer son poste et peut-être même une prime… Et lorsqu'on regarde la liste des enseignants les plus récompensés, on se dit qu'ils avaient raison d'agir de la sorte : la majorité d'entre eux travaillent dans des écoles qui accueillent des enfants issus de familles favorisées, dans lesquelles l'apprentissage scolaire est hautement valorisé. 

Mais si l'on supprime l'actuel système d'évaluation des enseignants, par quoi va t-on le remplacer ? Certains penchent pour une évaluation un peu plus subjective. Cette approche, dite par valeurs, est favorablement reçue par le corps enseignants, car elle prend en compte non seulement les résultats des élèves, mais aussi la qualité de l'activité pédagogique des professeurs. Pour comprendre ce modèle complexe, on se reportera à cette page du Washington Post. Et si l'on souhaite regarder au-delà des frontières des Etats-Unis, on se tournera plutôt vers le modèle finlandais, dont Thot a parlé récemment, qui montre qu’il est possible d’observer et d’améliorer l’enseignement sans créer un climat tendu dans les classes.

Comme la plupart des systèmes scolaires de masse mis en place dans la première moitié du XXe sièècle, le système scolaire des Etats-Unis doit réinventer les moyens de faire progresser les élèves et de certifier leurs acquis. Les responsables éducatifs américains sont bien conscients de l'impact de la qualité du travail réalisé par les enseignants sur les apprentissages des élèves. Mais faire dépendre la carrière d'un enseignant ou le destin d'un établissement scolaire des seuls résultats obtenus par les élèves à des tests standardisés au niveau national semble manifestement une voie sans issue. Le chantier est donc immense, pour revaloriser le travail enseignant tout en continuant à leur donner envie de faire progresser les élèves.

Illustration : Igor Zakovski, Shutterstock.com

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