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Se désintoxiquer de la note

Le système scolaire occidental en entier semble obsédé par la note. Serait-il temps de s'en désintoxiquer?

Par Alexandre Roberge , le 26 février 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 28 mars 2012

Nous nous souvenons tous du moment de fierté ou de crainte coïncidant avec la réception du bulletin de notes à la maison. Pour les parents, c’est l’occasion de faire un bilan du niveau scolaire de leur enfant à partir des moyennes et appréciations portées par les enseignants. Au Québec, à la fin des années 1990, il y eut un bouleversement énorme : dans le cadre du "renouveau pédagogique", le gouvernement avait décidé de supprier les notes du bulletin. Une panique s’était alors emparée des parents qui ne comprenaient plus rien aux évaluations basées sur les compétences transversales. Sept ans plus tard, le bulletin noté unique revenait au grand soulagement de tous.

La note chiffrée ou alphabétique rassure le parent, mais aussi l’enseignant, la direction d’école et l’élève lui-même. Elle est le baromètre de la réussite scolaire chez les Occidentaux. Pourtant, il y a tout un courant d’études et d’analyses qui démontre que ce type d'évaluation n’est pas toujours représentatif de la maîtrise des connaissances d’un élève et que, souvent, elle est teintée par la subjectivité du professeur.

Intoxiqués par la note

 

La note a presque une valeur de jugement absolu et cela provoque parfois des tensions et des frustrations chez les élèves. Certains iront jusqu’à contester le score et se plaindre au professeur. Pourquoi n’ai-je eu que 90%, maître? Un constat désolant pour les instituteurs qui aimeraient bien que les enfants se focalisent sur ce qu’ils ont appris et ce qu’il leur reste à maîtriser plutôt que sur la note ou le score obtenu. Dans le système scolaire américain, où les notes sont cruciales particulièrement dans le cas des tests standardisés, cela occasionne même des soucis pour les enseignants voulant mettre en œuvre des travaux formatifs. Un petit sondage réalisé sur Google Plus interrogeait les professeurs sur ce qu'ils considéraient comme le plus grand défi touchant à la mise en place de devoirs et travaux; plus de 75% ont pointé l’obsession des notes et la trop grande importance accordée aux évaluations sommatives.

Mais est-ce seulement un phénomène nord-américain ou européen? Pas vraiment. Dans un texte, Charles Pepinster, instigateur du Groupe Belge d’Éducation Nouvelle (GBEN), souligne que cette intoxication à la note est la même ailleurs. Participant depuis 10 ans à des stages de formation pour les enseignants boliviens, il leur a soumis un texte (en espagnol) contenant 20 fautes. Les participants devaient noter le travail sur 10 points et juste à côté de la note, inscrire le nombre d'erreurs relevées. C. Pepinster avait déjà réalisé un test similaire lors d’ateliers au Luxembourg, en France, en Suisse, en Belgique et en Tunisie. Partout, le constat fut le même : aucun enseignant ne fut mal à l’aise avec ce type d’exercice. Comme quoi, même en Amérique du Sud, les enseignants n’ont pas de problèmes à noter. C’est devenu un réflexe que personne ne remet en cause.

Pepinster a également relevé la tendance suivante : la note accordée ne coïncide pas toujours avec le nombre de fautes relevé. Par exemple, deux enseignants boliviens ont mis 8/10. L’un a relevé 14 erreurs et le second, seulement 2. Dans les expérimentations réalisées dans la francophonie, l’auteur a observé des disparités du même genre. Des correcteurs ayant relevé 25 fautes dans le texte l'ont évalué différemment: 6 d’entre eux ont opté pour un 12/20 alors que les autres ont considéré que le travail valait 0.

Il y a donc une subjectivité dans la notation qui peut même être culturelle. Par exemple, pour les 37 enseignants boliviens, seulement 5 l'ont jugé « sévèrement » (5/10). Comme l’explique M. Pepinster, en Bolivie amazonienne, les professeurs sont mieux perçus par les parents quand les enfants ont tous de bonnes notes. Ce qui constitue une différence importante avec l'univers scolaire européen, dans lequel un enseignant qui note "sec" est encore souvent perçu comme un enseignant exigeant, et donc soucieux de faire progresser les élèves.

La cure de désintoxication

 

Il y a donc un réel problème avec la notation et pourtant, Charles Pepinster ne dit pas qu’il faut éliminer ce système d'évaluation sommative. Du moins, pas tout d’un coup. Un sevrage sera nécessaire. Pour modifier les usages, il faudra user de divers moyens pour convaincre parents et milieux scolaires de « l’inutilité » ou du manque de fiabilité de la note. C. Pepinster propose différentes pistes pour y parvenir : 

  • Remplacer la compétition et et le dispositif de transmission docile des savoirs par un système favorisant l’initiative, la concertation et l’enthousiasme.
  • Diminuer le nombre de travaux notés.
  • Ne pas donner de leçons de morale aux enseignants encore obsédés par la note; leur montrer plutôt des témoignages de pédagogues qui ont fait différemment, des retours d'expérience prouvant que les élèves oublient l’appât de la note lorsqu’ils sont impliqués dans des cours stimulants.
  • Pour les parents, démontrer par des ateliers, des rencontres et des témoignages comment l’école peut encore mieux former et apporter à leurs enfants, une fois débarrassée de « l’illusion de la note »

 

Certains établissements ont essayé de ce changement de paradigme. Par exemple, le lycée Saint-Louis de La Roche-sur-Yon (France) a proposé une grille permettant d'évaluer 70 compétences. La note n’a toutefois pas disparu, un choc qui serait trop grand pour les parents. Néanmoins, la mise en place de cette nouvelle forme d’évaluation est intéressante, car elle permet de voir les habiletés acquises même par ceux qui ont des notes faibles. Ainsi, la communication parent-élève s’améliore et peut aller au-delà de la notation traditionnelle en portant sur les objectifs à atteindre dans les prochaines semaines et mois.

L’évaluation chiffrée n’est pas encore en voie de disparition. Après tout, elle a toujours beaucoup d’emprise et d’importance pour le milieu scolaire. Mais elle n'est plus aussi triomphante que quelques années en arrière. Si les enseignants leur trouvent des alternatives crédibles, les notes pourraient éventuellement disparaître pour laisser place à des méthodes évaluant réellement et objectivement les compétences et savoirs acquis à l’école.

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