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A Paris, la Fondation Cartier expose les Mathématiques

Quand artistes et mathématiciens travaillent main dans la main, une exposition étonnante et obscure prend forme.

Par Cécile Chandran , le 12 mars 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 13 mars 2012

Ben alors les enfants, ça ne vous a pas plu ?” demande un père de famille à ses deux (jeunes) enfants. “Non, j’ai rien compris”, répondent-ils en chœur, à la sortie de l’exposition. “Mathématiques, un dépaysement soudain” n’est décidément pas conçue pour les jeunes esprits, pas vraiment non plus pour les esprits plus vieux, mais nuls en maths... Qu’on se le dise, heureusement que les médiateurs sont là, et surtout les étudiants en mathématiques capables de guider les néophytes à travers un parcours jonché d’obstacles scientifiques.

 

De l’abstrait au sensible

Cette exposition sur les mathématiques implique la conception d’une expérience sensible à partir de concepts abstraits. Comment rendre tangible la pensée extrêmement complexe des mathématiciens pour le grand public ? Comment traduire cette pensée à travers l’Art ? De cette réflexion, dix œuvres sont nées. D’une certaine façon, elles illustrent la pensée abstraite de la science, en prenant la forme de films, de collages, de sculptures et d’installations.

La première installation est issue d’une collaboration entre le cinéaste David Lynch, la chanteuse Patti Smith et Misha Gromov, mathématicien. Ce dernier a sélectionné pour sa Bibliothèque des Mystères, une série de livres ayant une importance capitale dans notre compréhension du monde. Un film d’animation de Lynch est projeté sur un plafond en coupole, pendant que les couvertures des livres défilent sur un autre grand écran au centre. La voix de Patti Smith nous berce devant ces images incompréhensibles. La suite de l’exposition nous mène vers d’autres écrans, grands, ronds, tactiles, sur lesquels jeux, formules, théorèmes se succèdent. Plus loin, un œuf géant coupé en deux abrite des robots doués de curiosité, réagissant de façon interactive avec les visiteurs. Au sous-sol, un film de Raymond Depardon et Claudine Nougaret est projeté sur un très grand écran, permettant d’écouter une série d’interviews de mathématiciens de 4 minutes.

Évidemment, on ne sort pas de cette exposition avec la sensation d’avoir assisté à une dizaine de cours magistraux sur la géométrie algébrique ou différentielle, la topologie ou les équations aux dérivées partielles... Il s’agit bien d’un parcours artistique, produit de la rencontre entre deux mondes. Par contre, notez bien qu’on n’en sort pas non plus avec la sensation de comprendre un peu mieux les maths, mais plutôt la sensation d’avoir un cerveau en moins bon état que votre voisin qui hoche la tête savamment devant des formules barbares.

 

De l’idée à la création

Il a fallu plus de deux ans à la Fondation Cartier pour concevoir cette exposition, et le concours d’une liste assez incroyable de personnalités et organismes scientifiques. Sous la direction de Jean-Pierre Bourguignon, mathématicien directeur de l’Institut des hautes études scientifiques, Hervé Chandès, le directeur de la Fondation et Michel Cassé, astrophysicien directeur de recherche au CEA et chercheur associé à l’IAP, ont rencontré artistes et mathématiciens de renoms. De fil en aiguille, chacun apportera au projet sa contribution à la conception des œuvres qui seront exposées. Au final, huit mathématiciens en seront les maîtres d’œuvres : Sir Michael Atiyah, Jean-Pierre Bourguignon, Alain Connes, Nicoles El Karoui, Misha Gromov, Giancarlo Lucchini, Cédric Villani et Don Zagier. Tous issus de champs mathématiques différents, ils vont travailler en étroite collaboration avec neufs artistes contemporains, tous déjà exposés à la Fondation Cartier : David Lynch, Takeshi Kitano, Jean-Michel Alberola, Raymond Depardon et Claudine Nougaret, Beatriz Milhazes, Patti Smith, Hiroshi Sugimoto et Tadanori Yokoo. L’équipe de Pierre Buffin, de la société BUF spécialisée dans les effets spéciaux, apporte à cette impressionnante équipe ses compétences pour les installations.

 

Autour de l’exposition

A la différence de certaines expositions scientifiques proposant un contenu de vulgarisation au grand public, la Fondation Cartier a tenu à travailler de façon plus expérimentale et plus risquée. Finalement, le résultat est aussi beaucoup moins abordable. "Cette exposition est un manifeste contre l'anecdote et contre l'impatience" explique Michel Cassé, commissaire de l’exposition. Si patience vous avez, mais que vous ne souhaitez pas vous sentir trop perdu, la visite guidée sera alors un réel atout, à défaut de pouvoir emmener un ami universitaire ou érudit.

L'exposition physique n'est malheureusement pas doublée d'une exposition en ligne, comme on aurait pu s'y attendre de la part d'une si prestigieuse institution muséale. Néanmoins, la production numérique n'est pas totalement absente de l'événement. On pourra donc consulter et/ou télécharger :

- une application iPad  , vous permettant de retracer un parcours intelligent de l'exposition.

- une page spéciale sur iTunes , qui vous permettra d’avoir accès à des podcats de conférences, cours et outils didactiques.

- le site de la Fondation Cartier sur lequel vous pourrez trouver de nombreux entretiens avec les acteurs de l’exposition.

Des activités annexes sont aussi prévues, dont des ateliers pour les enfants (qui sont sans doute plus adaptés aux plus jeunes que l’exposition elle-même !). Le programme complet est également disponible sur le site web de la Fondation.

 

Mathématiques, un dépaysement soudain Fondation Cartier pour l'art contemporain, Paris, jusqu'au 18 mars 2012.

Illustration : affiche de l'exposition. Création Tadanori Yokoo (dessin : David Lynch / photos : ESO ; © Sebastian Kaulitzki/Fotolia.com)


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