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Projets-pilotes, work in progress et autres expérimentations

Pédagogie 2.0 en muséologie

Par Francine Clément , le 27 mars 2012

L'une de mes grandes surprises, à chaque début de session, est de voir à quel point la connaissance des médias sociaux numériques est peu développée chez les étudiants de notre programme. Bien que l'âge des étudiants soit très varié, de 17 à 50 ans, une bonne partie de la cohorte est dans la jeune vingtaine. Ils sont presque tous sur Facebook, certes, mais c'est une très petite minorité (une seule étudiante a un compte Twitter dans la classe cet hiver) qui connaît les autres types de médias, qui possède ou lit des blogues, qui utilise Flickr, Vimeo ou Lindekin, qui se sert d'applications mobiles sur une tablette ou un téléphone intelligent. Il y a toujours un étudiant - ou deux- inquiet à l'idée de se créer des comptes, même dépourvus de contenu, pour pouvoir analyser la présence muséale sur les dits médias sociaux. Il faut avoir prévu un compte classe afin que les étudiants fassent leur travaux tout en se sentant en sécurité. Il y a donc beaucoup à faire pour améliorer la computer literacy des étudiants inscrits à notre programme et pour que les diplômés puissent prendre leur place, si nécessaire, dans les musées où ils seront embauchés.

 

Des appareils multimédias à l'activité numérique des musées

Professeur en Techniques de muséologie au Collège Montmorency de Laval (en banlieue de Montréal) au Québec, j’ai été amenée à enseigner le cours encore intitulé « Utiliser et entretenir des appareils multimédias » grâce à ma formation première en cinéma. À mon grand étonnement, cette première expérience avec le cours a été rien de moins que catastrophique. Travailler dix ans dans les musées, être muséologue, ne fait pas nécessairement de vous une bonne pédagogue. Heureusement, l’année suivante, je redonnais le cours en l'explorant autrement. Quelques cours de pédagogie plus tard, et avec un peu plus d’expérience et d'assurance comme enseignante, j’ai pu mettre à jour ce cours qui datait un peu et l’arrimer à l’évolution fulgurante de l’utilisation des TIC par les professionnels de musées[1].

Le département a fait le pari de ne pas retirer le cours de notre programme de formation et de miser, encore, sur la polyvalence des techniciens en muséologie, aussi bien pour les compétences TIC que pour leurs compétences en conservation préventive.  Nous avons donc poursuivi dans cette direction, notamment en enseignant l'analyse et la création de  sites Internet et de contenu audio et vidéo pour la conservation et la diffusion du patrimoine.  La Direction des études a offert son soutien au département en me déléguant à Philadelphie l’an dernier pour la conférence Museums and the Web. Les ateliers et conférences suivis lors de cet événement très couru[2] ont permis de confirmer la nouvelle orientation donnée au cours Multimédias, qui devrait être renommé Réaliser des projets multimédias en muséologie et qui inclut dorénavant la réalisation de projets créés sur la toile. Ce que j’ai senti à Philadelphie, et qui m'a donné le goût et quelques moyens pour utiliser les outils Internet, surtout pour le cours Multimédias mais aussi pour toute ma pratique pédagogique, c'était l'intense sentiment de liberté apportée par un nouveau domaine, la créativité des designers, développeurs et gestionnaires, leur immense générosité, résumée par la réponse souriante et sincère sur les droits d’auteur posée à l’une des créatrices du Denver Art Museum The Collective : « You like the idea ? Have it ! ».

 

Les blogues de cours

Mon utilisation pédagogique d’Internet a donc commencé ainsi, pour un cours dont le contenu devait suivre la tendance TIC dans les musées au même moment. Après une brève incursion sur la plateforme Blogger et un essai plus récent sur l'intéressant Edublog[3], après une réflexion sur les outils offerts à l'interne au Collège Montmorency (mais qui ne sont plus utilisables par les étudiants après leur formation), j'ai opté pour WordPress, qui me semblait offrir les meilleures possibilités pédagogiques : outil gratuit, facilement utilisable et assimilable en peu de temps, autant pour l’enseignante que pour les étudiants sans grandes connaissances du langage html. J’ai découvert, en près de quatre ans d'utilisation, que cet éditeur de blogues était aussi très fiable et que, malgré les options payantes de plus en plus nombreuses et de plus en plus coûteuses, l’offre gratuite demeurait variée et les thèmes personnalisables nombreux, que cette plateforme permettait en outre de créer des pages web statiques autant que des blogues et que le support en ligne était efficace, la publicité rare. [4]

Bref, on y est restés, et les travaux réalisés par les étudiants à l'aide de cet éditeur sont souvent d'un très bon niveau, parfois utiles pour la communauté muséale. Cette session-ci, une étudiante crée un site Internet pour un nouveau musée de la région comme travail de fin de session. Une autre donnera une présence Internet à un atelier d'histoire de quartier qui n'en avait pas encore. D'autres étudiants se créeront un portfolio professionnel de techniciens en muséologie. D'autres encore exploreront et mettront en valeur sur WordPress une partie de leur patrimoine immatériel familial.  En travail d'équipe, les étudiants créent les sites web d'expositions montées par leurs collègues (voir, pour cette année, le site de l'exposition étudiante L'exposeur exposé !, ci-dessous).

 

 

 

 

 

 

 

Je crée maintenant un site/blogue pour chaque cours que je donne : outre Multimédias déjà cité, il y a un site pour les cours de conservation (textiles, tableaux) et pour un cours de documentation. L'utilisation de cet outil Internet m'épargne les longues séances de photocopie en début de session -et contribue à la sauvegarde du patrimoine forestier... Plans de cours, échéanciers révisés, consignes pour les travaux et grilles d'évaluation sont publiés au lieu d'être imprimés et photocopiés. Une foule d'hyperliens vers des ressources spécialisées y est aussi publiée et enrichie au fil des ans. Les informations pertinentes seront ainsi conservées et serviront aux futurs élèves, les années suivantes.

Ces sites/blogues ne sont pas accessibles par les moteurs de recherche habituels et revêtent un caractère semi-privé, un autre avantage de Wordpress étant d'offrir différents niveaux d'accès. Les sites pédagogiques ne sont ouverts qu'aux étudiants des cours en question, à partir de l'adresse url connue d'eux seuls -je fais exception ici pour la démonstration. En raison de cette restriction d'accès, je me permets parfois d'illustrer les articles avec des images pour lesquelles je ne fais que citer la source.  Je dépose les liens vers les ressources spécialisées sur chaque site et ils demeurent à disposition des étudiants tout au long de la session.

Le site Multimédias, cours qui se donne en session intensive[5] à l'hiver, enregistre entre 150 à 500 vues par semaine. Le groupe de 27 étudiants l'utilise donc assez souvent, ce qui est encourageant. À l'aide de la fonction Statistiques de WordPress, on peut savoir que les fichiers les plus consultés par les étudiants sont les plans de cours, les consignes et les critères d’évaluation pour les travaux à effectuer, tout le pratico-pratique des leçons et des devoirs. Décevant, bien que prévisible ; les étudiants ne sont pas tous des passionnés de l’utilisation des TIC dans les musées -ou des TIC tout court- et ne cliquent pas tous sur les contenus que je juge vivement intéressants, s'ils ne sont pas en lien direct avec les travaux demandés.

 

L'interaction pour bientôt... Si les étudiants l'acceptent

Pour l'instant, ces sites pédagogiques sont avant tout des espaces d'enseignement unidirectionnels où sont déposés par l'enseignante des contenus à parcourir par les étudiants. Ce qui n'est pas mauvais en soi, bien sûr, et ce qui contribue à augmenter les compétences TIC des étudiants. Des entrées sont publiées chaque semaine, afin que s'instaurent chez eux des habitudes de consultation et de lecture. Par ailleurs, j'aimerais que ces espaces virtuels se transforment en lieux de discussion, d'échange, et pourquoi pas, de création, à l'image du Collective de Denver, ce qui les rendrait nécessairement plus riches, plus utiles ; mais les commentaires publiés par les étudiants sont encore l'exception sur mes outils. Come fare ? Comment s'y prendre ? Vous avez des idées, des conseils, des expériences à partager ? Bienvenue aux commentaires !

Les blogues ne sont pas les seuls moyens pour communiquer avec mes étudiants. Le courriel est encore très utilisé, pour les échanges d'enseignante à étudiant, pour les questions plus confidentielles. Le Collège utilise aussi ColNet pour gérer l'organisation scolaire : les listes de classe, les notes, les horaires, etc. Je ne m'en sers que pour entrer les notes des différents travaux. Bien qu'on puisse se servir de l'envoi courriel à toute une classe avec ColNet, je préfère encore demander les adresses des étudiants en début de session et communiquer avec eux directement à leur adresse personnelle qu'ils consultent plus souvent.  

 

Et toujours plus d'exploration...

Cette session-ci, j'ai également expérimenté pour la première fois avec Moodle, une plateforme d'apprentissage en ligne mise à la disposition des enseignants sur le portail du Collège. J'y ai mis la consigne pour des exercices formatifs et les y fait déposer par les étudiants, qui ont eu un peu de mal - tout comme moi-  à s'habituer à l'interface. Sans doute que je trouverai plutôt un autre moyen d'intégrer la remise des exercices formatifs aux sites WordPress déjà en place. Il faut accepter de considérer une partie de ces expérimentations pédagogiques en ligne comme des work in progress, des projets-pilotes, étant donné l'évolution très rapide -parfois étourdissante- et la multiplication des moyens technologiques mis à notre portée.

Une raison importante pour créer ces outils pédagogiques réside aussi dans le fait qu'il implique une grande partie de recherche, depuis toujours une activité préférée, et de découvertes. Le fait de monter ces sites sur la toile permet aussi d'écrire, de choisir des textes, des photos, des vidéos, de colliger l'information dans le but de la comprendre, de la maîtriser. La part égoïste de l'apprentissage personnel -préalable à l'enseignement- est une bonne partie de ma motivation, avec des bénéfices pour les étudiants, on l'espère !

Le site du Collège Montmorency : http://www.cmontmorency.qc.ca/

Techniques de muséologie : http://www.cmontmorency.qc.ca/index.php?option=com_content&view=article&catid=35&id=178 

L'exposeur exposé : http://exposeurexpose.wordpress.com/

Le cours Multimédias : http://museesmultimedias.wordpress.com/

 

Museum and the Web : http://www.museumsandtheweb.com/mw2011

Collective, Denver Art Museum : http://collective.denverartmuseum.org

Avicom : http://network.icom.museum/avicom.html

 


[1] Le prochain congrès de l’AVICOM, qui aura lieu en octobre prochain à Montréal, portera sur le développement des technologies et la naissance des nouveaux métiers de la muséologie., sujet actuel.

[2] Des représentants des plus grands musées mondiaux mais aussi des institutions de plus petite taille  y présentent leurs projets innovateurs et se soumettent à la critique constructive et à la discussion avec leurs collègues internationaux.

[3] Edublog a lancé le Student Blogging Challenge, un défi international à l'intention des élèves de tous âges et aux professeurs de classes de tous niveaux, avec des défis hebdomadaires et un système de mentorat à l'intention des blogueurs. J'ai la chance d'agir comme mentor pour des jeunes élèves canadiens, américains, taiwanais et australiens ;  j'y reviendrai dans un prochain article.

[4] Et WordPress ne cesse de s'améliorer : j'ai cru voir des modèles qui permettent d'animer des bannières avec des diaporamas (à vérifier). Quelqu'un les connaît ? Laissez un commentaire ! Merci !

[5]  Environ 5 heures par semaine durant 10 semaines au lieu des 15 semaines habituelles

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