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Mort de la version papier de l'Encyclopaedia Britannica : le coupable court toujours

L'histoire de la fin de l'encyclopédie Britannica dans sa version imprimée

Par Alexandre Roberge , le 01 avril 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 02 avril 2012

Le 13 mars 2012, un drame eut lieu chez l'éditeur de l'Encyclopaedia Britannica. La plus vieille et prestigieuse institution encyclopédique venait de mourir. Dans le hall, gisait le cadavre encore chaud de l’édition papier 2012. Le coroner confirma le décès à son arrivée. Une tradition de 244 ans s’éteignait soudainement. Certes, son pouvoir dans la compagnie n’était plus aussi grand que quelques années auparavant. Les responsables de Britannica admettaient qu’elle ne représentait plus que 1% des ventes, la majorité des revenus provenant désormais des services éducatifs offerts aux écoles et de l’édition numérique de ladite encyclopédie (15% des revenus).

Dès que la nouvelle fut connue, l'opinion publique commença à s'interroger : qui avait osé commettre un meurtre aussi horrible ? Ne voulait-on pas faire taire les 4000 experts chargés de l'édition de la vieille Anglaise ? Qu'allaient devenir les écoles et bibliothèques sans accès à Internet ? Et pouvait-on redouter un sort semblable pour tous les livres imprimés dans un futur proche ? Une enquête, menée sur la toile par les plus fins connaisseurs de l'édition, fut engagée.

Les suspects

 

Tout de suite, les premiers soupçons se tournèrent vers la jumelle « maléfique » de l’encyclopédie papier. En effet, la version numérique de l'encyclopédie offre un contenu identique à celui de son aînée de papier, adapté au monde informatique. Depuis quelques temps, on peut même la consulter depuis une tablette. Cette petite impertinente n’avait-elle donc pas toutes les raisons de voir sa sœur, toujours aussi prestigieuse dans l’opinion publique, reposer six pieds sous terre ? Mais la gamine souleva toutefois un point important lors de son interrogatoire : « Il est vrai que je fus un temps très attrayante dans ma période gratuite (1999-2001). Mais depuis plus de dix ans maintenant, j’exige un montant annuel – à mon avis très peu élevé étant donné la qualité de mes informations – des internautes qui veulent me consulter en ligne. Allez plutôt donc voir celle qui, dans le milieu des années 90, occasionna déjà les premières pertes de l’encyclopédie papier : Encarta. »

Encarta. Ce nom évoquait de doux souvenirs aux possesseurs de PC. Apparue en 1993, cette encyclopédie peu chère offrait non seulement un contenu rigoureux, mais aussi de nombreuses images et vidéos qui la rendaient plus séduisante que sa prestigieuse ancêtre. D’ailleurs, c'est en réaction à Encarta que naquit la version Internet de l’Encyclopaedia Britannica un an plus tard. Pour l’inspecteur Tim Carmody, l'affaire était claire : cherchez la femme fatale et vous aurez votre coupable ! Les chiffres d'ailleurs semblaient lui donner raison : dès la fin des années 90, la société qui éditait la Britannica avait perdu la moitié de son chiffre d'affaire et avit du être rachetée pour ne pas disparaître. Mais hélas, la suite des événements donna tort à Carmody : la séduisante Encarte fut elle aussi victime d'une mort mystérieuse en 2009. Tous les soupçons se tournèrent à l'époque vers sa rivale Wikipedia.  

Wikipédia. La suspecte numéro un aux yeux de tous. Éditée par les internautes, cette encyclopédie en ligne a eu autant de partisans que de détracteurs, particulièrement dans l’équipe de Britannica. N’était-ce donc pas une bonne raison d’éliminer sa rivale en matière de réputation ? Lorsqu’elle fut interrogée, Wikipedia ne feignit même pas la peine. Elle orienta les enquêteurs sur la piste du suicide assisté : les responsables de la Britannica auraient hâté la mort d'une encyclopédie malade, affaiblie par des années de régime sec. Ce qui, selon la populaire Wikipedia, suffisait à la disculper : « Quel motif aurai-je eu à tuer l'Encyclopaedia Britannica ? Elle était complètement dépassée, de toutes façons. Pensez-y, je suis mieux qu’elle à tous les niveaux. » Elle pointa une page Internet qui recensait tous ses avantages :

 

  • J’ai presque 30 fois plus de contenu (Wikipédia pourrait remplir à elle seule 952 volumes de Britannica).
  • Sur les moteurs de recherche, j’apparais à 99% dans les premiers résultats.
  • Seulement 25% des étudiants aujourd’hui fréquentent les bibliothèques, alors que 80% d’entre eux se servent de moi comme première référence pour leurs recherches.
  • Mon contenu augmente sans arrêt ainsi que le nombre de mes visiteurs (5,7 milliards de visites annuelles contre 1,59 pour les bibliothèques du monde). Je suis d’ailleurs le sixième site le plus visité d'Internet.
  • De moins en moins de professeurs prohibent mon utilisation (86% en 2005 contre 73% en 2012).
  • Des milliers de personnes modifient et rectifient mon contenu à chaque instant. De plus, des collèges font maintenant affaire avec moi pour que les articles soient plus rigoureux.
  • Quelques études ont même démontré qu'il n'y avait guère plus d'erreurs dans mon contenu que dans la vieille Britannica.
  • Je suis gratuite et en licence Creative Commons. Britannica peut-elle en dire autant?

 

L'affaire décidément se corsait. Après avoir entendu les suspects, les enquêteurs en arrivèrent à une hypothèse audacieuse, mais peut-être plus proche de la réalité.

Une mort naturelle ?

 

Et si, en fait, l’encyclopédie Britannica était morte de causes naturelles ? L’inspectrice Camille Gévaudan produisit un rapport qui allait dans ce sens. S’il est vrai que l’arrivée du numérique a probablement propulsé l’encyclopédie papier vers sa fin tragique, elle était rongée par un mal mystérieux depuis une bonne dizaine d'années.

Certes, posséder une édition de l'Encyclopaedia Britannica a longtemps été considéré comme une signe de richesse et de culture. Pourtant, comme le soulignera aussi Tim Carmody, qui se servait véritablement de l’encyclopédie pour y dénicher une information ? La plupart des possesseurs admettaient qu’ils ne l’ouvraient pas plus d'une fois par an. Ainsi, la trentaine de tomes trônant dans la bibiothèque familiale était plus un symbole de statut social qu’une source d’informations. Une réalité toujours plus forte à une époque où la technologie permet d’avoir la réponse à une question en quelques secondes.

Avec cette théorie et le manque de preuves à l’égard des autres encyclopédies numériques, il fallut se rendre à l’évidence : la mort de Britannica, version papier, n'avait pas de réel coupable. 

Les autres encyclopédies papier vont-elles finir aussi tragiquement ? L’équipe de l'encyclopédie française Universalis envisage, pour l’instant, de continuer à imprimer ses volumes. Pour l’entreprise, division d’Encyclopedia Britannica, le papier et le numérique peuvent vivre en cohabitation encore longtemps. Quant à la jeune soeur numérique de Britannica, elle affirme vouloir poursuivre sa mission de « véritable encyclopédie qui, contrairement à Wikipédia, n’a pas le temps de détailler la vie de célébrités et des personnages de fiction ». Tous les espoirs de la compagnie reposent désormais sur cette édition numérique et ses diverses applications pour mobiles. 

Les inspecteurs ont regagné leurs demeures en ligne. Adieu, madame l'Encyclopaedia Britannica à la bonne odeur de papier ! Nous t'avons tant aimée, nous te regretterons... quelques jours, puis nous nous tournerons vers tes soeurs, cousines et rivales triomphantes sur la toile...

Crédit de l'image: Stewart via photopin cc

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