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Mobilisation pour un web ouvert au congrès www2012

Deux congrès organisés successivement en un seul lieu, et un même constat : le web doit rester libre et contrôlé par ses utilisateurs

Par Christine Vaufrey , le 23 avril 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 24 avril 2012

Le congrès www2012 s'est déroulé à Lyon, France. Pendant une semaine, ce sont en fait deux congrès qui ont attiré des milliers de participants et d'exposants : le CIUEN (Colloque International de l'Université à l'ère du Numérique) a ouvert le bal, immédiatement suivi du www2012 proprement dit. 

 

Plaidoyer pour un Internet libre et ouvert

 

Impossible ici de donner une vision globale des communications, démonstrations et échanges qui se sont succédées lors de cette semaine. Nous focaliserons donc notre compte-rendu sur quelques sessions plénières qui, en dépit de leur variété, possédaient un point commun évident : l'appel à la mobilisation pour ne pas se faire confisquer le web par le secteur marchand.

 

Tim Berners-Lee : faites d'abord, philosophez ensuite

Ce plaidoyer pour un web ouvert, aux données maîtrisées par les utilisateurs, a été vigoureusement mais simplement énoncé par Tim Berners-Lee, qui a fait salle comble lors de la communication inaugurale du www2012, le mercredi 18 avril. Tim Berners-Lee a vivement encouragé les internautes à développer eux-mêmes des applications pour les téléphones mobiles, plutôt que de se jeter sur les applications propriétaires. Son mot d'ordre : on fait d'abord, on philosophe ensuite. Il a aussi conseillé d'interpeller les hommes politiques sur leur stratégie d'open data, arguant du fait que la démocratie désormais se jouait aussi, et peut-être d'abord, sur la toile. Il a enfin encouragé tous les utilisateurs du web à ne pas cultiver l'entre-soi, à élargir leurs cercles de connaissances pour faire vivre les discussion, à accepter les avis différents des leurs. C'est, selon Berners-Lee, le meilleur moyen de parvenir à des consensus de valeur quant aux futurs usages et mécanismes d'Internet.

La communication de Tim Berners-Lee a laissé certains participants sur leur faim. Son discours, très accessible, se tenait à des considérations d'ordre général. Il s'agissait d'un discours de mobilisation grand public, plutôt que d'un discours de spécialiste, alors que le congrès réunissait une majorité de personnes très averties. Pour en savoir plus sur les prises de position et activités de Tim Berners-Lee, on prendra donc soin de lire sur la toile ses très nombreuses contributions. 

 

Bernard Stiegler : ouvrir de nouveaux espaces de débats pour alimenter la critique constructive 

Mais la communication de Tim Berners-Lee prend une toute autre ampleur si on la relie à celle qui fut prononcée par Bernard Stiegler le 20 avril, pour clore le congrès. Autant Tim Berners-Lee était simple et accessible, autant Stiegler était complexe. Sa communication, prononcée en anglais comme toutes les communications en plénière et nombre de présentations parallèles, méritait une double traduction : de l'anglais au français d'abord, du discours philosophique au discours commun ensuite. Malheur à tous ceux qui ne connaissaient pas sur le bout des doigts leur philosophie germanique ! Et l'abondance de néologismes a découragé plus d'un auditeur... 

Néanmoins, Berners-Lee et Stiegler parlaient bien de la même chose : d'abord de l'absolue nécessité de se battre pour conserver la maîtrise des données déposées sur le web; ensuite de l'urgence d'une mobilisation pour ne pas laisser le secteur marchand s'emparer du web, en imposer sa propre vision. 

Stiegler a longuement développé le concept de "grammatisation" : la grammatisation est l'opération, indissociable du support technique, qui permet de donner à voir la pensée. La grammatisation est conditionnée par son support d'expression. La tablette d'argile, le papyrus, le parchemin, la page imprimée et maintenant la page électronique imposent leur propre grammatisation. Si, à la suite de Stiegler, on considère la connaissance comme une accumulation de traces archivées, se pose alors la question de ce que nous voulons conserver, à l'ère de l'écriture industrielle imposée par la numérisation. La réponse à cette question n'est pas individuelle, mais collective : c'est la dimension sociale qui garantit les fonctions cruciales de partage et de transmission qui font émerger le corpus de connaissances propres à une époque. Or, sur Internet, ces fonctions de partage et de transmission sont majoritairement appliquées à des objets de faible valeur intellectuelle, via les médias sociaux; est-ce cela, que nous voulons valoriser et conserver pour les générations à venir ? 

Pour sophistiquée et complexe qu'elle fût, la communication de Stiegler donnait à penser et à débattre. Une seule question fut autorisée à la suite de cette intervention, mais ce fut la bonne. Un jeune développeur a d'abord souligné l'importance d'une telle réflexion par rapport aux bouleversements induits par la numérisation de l'expression humaine, avant de demander à Stiegler quelles étaient ses idées pour la rendre accessible aux ingénieurs qui développent le web au quotidien. Stiegler a répondu en mentionnant le fait que lui-même enseignait dans une université technologique (luniversité technologique de Compiègne), puis en affirmant la nécessité de nouvelles formes d'écriture et de partage des idées, accessibles à tous et plus seulement à ceux qui lisent les revues savantes. "Stretch your friends ! " disait Tim Berners Lee deux jours plus tôt; il est temps en effet de sortir des cercles confortables de ses pairs sur la toile, d'aller vers des publics nouveaux, de se frotter à des cultures étrangères... 

 

CIUEN : Des métaversités et du bouleversement de la chaîne de création de valeur

 

Et du côté du CIUEN, que se passait-il ? On y a beaucoup entendu parler d'innovation pédagogique, les représentants des universités regrettant une fois de plus que la pédagogie soit si peu valorisée parmi les tâches de l'enseignant-chercheur; mais cela fait bien 15 ans qu'on le dit ! L'accompagnement des enseignants dans leur appropriation du numérique, la lutte contre le plagiat, l'aménagement des campus, l'insertion professionnelle des étudiants... se trouvaient également au menu. De très nombreuses expérimentations furent présentées, allant de la mutualisation des contenus à la mise en place de formations hybrides, en passant par l'utilisation des supports mobiles des étudiants. 

 

Supports, activités, outils et espaces de recherche librement accessibles au MIT

A côté de ces sessions très pratiques, on a pu entendre en plénière deux communications remarquables le mercredi 18 avril. La première fut prononcée par Vijay Kumar, vice-doyen et directeur du bureau de l’innovation éducative et de la technologie au Massachusetts Institute of Technology (MIT) de Boston. Kumar a présenté la stratégie globale du MIT en matière d'accès à l'enseignement supérieur et à la recherche : l'Open Course Ware bien sûr, qui est composée de plus de 2000 cours sous licence libre, mis à la disposition des établissements d'enseignement supérieur qui les adaptent à leur contexte. C'est là, bien plus que dans l'utilisation de ces supports par des particuliers, que réside le principal intérêt de l'initiative, selon Kumar. Le dispositif MITx ensuite, que nous avions déjà présenté, qui permettra dès la prochaine rentrée universitaire à des apprenants distants d'accéder à des conditions très favorables non seulement aux contenus de cours, mais à de véritables formations en ligne du MIT, et de faire créditer leurs parcours. Kumar a également présenté les iLabs, laboratoires de recherche en ligne, accessibles gratuitement aux établissements qui souhaitent particper aux recherches en cours et consulter les résultats. Le MIT a également développé de nombreuses applications utiles pour la recherche et l'enseignement, là encore mises à disposition des établissements intéressées. Vijay Kumar a synthétisé sa présentation en évoquant les "métaversités" qui viendront se substituer aux universités : des établissements aux localisations multiples, utilisant des suports, des outils, des espaces d'interaction et de recherche mutualisés, pour faire baisser les coûts astronomiques de l'enseignement supérieur et de la recherche.

 

Le nécessaire repositionnement des universités à l'ére numérique

La question des coûts de l'enseignement supérieur était également au centre de la seconde communication en plénière de l'après-midi. Diana Oblinger, présidente d'Educause, organisation américaine à but non lucratif de recherche sur l'amélioration de l'enseignement supérieur par l'utilisation des nouvelles technologies, est intervenue en duplex depuis New York pour présenter les nouvelles formes de création de valeur dans la chaîne de l'enseignement supérieur. Les établissements d'enseignement supérieur maîtrisaient autrefois (et maîtrisent toujours dans de nombreux cas) la totalité de cette chaîne de valeur, basée sur la création et la contrôle de contenus originaux, la gestion de flux d'étudiants inscrits, l'enseignement assuré par des enseignants attachés, la délivrance de certifications et de diplômes. Cette chaîne explose, affirme Oblinger, nombreux exemples à l'appui. On voit apparaître des organismes spécialisés dans la création de contenus de cours, achetés par des universités; les certifications alternatives voient le jour; les étudiants, réunis dans des réseaux de plus en plus larges, produisent eux aussi des ressources via leurs interactions et leurs publications, rendant problématique l'attribution de la paternité des contenus à une quelconque institution. Avec un optimisme tout anglo-saxon, Oblinger ne voit pas ces bouleversements comme des menaces mais comme des opportunités, qui permettront à une population chaque jour plus large et plus diversifiée d'accéder à l'enseignement supérieur. Qui permettront aussi aux établissements d'enseignement supérieur de se concentrer sur les aspects de la chaîne éducative qu'ils maîtrisent le mieux et qui leur fournissent la majeure partie de leurs revenus. Ce discours était difficile à entendre par les responsables universitaires français présents dans la salle, tant le fossé est large entre le monde ultraconcurrentiel de l'enseignement supérieur américain et le dispositif contrôlé par l'état propre à l'hexagone.

Mais au-delà des questions politiques et culturelles et des réserves légitimes que l'on peut avoir face à ces mouvements qui semblent mettre en cause des positions bien établies, on peut malgré tout se préoccuper du fait que la plupart des initiatives d'ouverture et de refondation de l'enseignement supérieur naissent sous l'impulsion d'organisations anglo-saxonnes. Où sont les francophones, dans ces prises d'intiatives ? Verra t-on un jour apparaître la branche francophone de l'Open Course Ware ? Il paraît que oui... Mais nous réservons le détail de cette annonce pour d'autres articles à paraître dans les prochains mois. 

A voir, à lire :

Le site du www2012, à partir duquel on peut télécharger (.pdf) les communications présentées lors des sessions scientifiques et techniques

La capture vidéo de l'intervention de Bernard Stiegler est disponible sur YouTube. On le retrouve également dans une "causerie" avec Christophe Batier (ICAP - Lyon 1), toujours sur YouTube.

Le site CIUEN2012, pour prendre connnaissance du programme et écouter les émissions de radio réalisée par la wikiradio de l'université européenne de Bretagne.

Les supports des communications présentées lors du CIUEN sont éparpillés sur de nombreux sites. Le meilleur moyen de trouver ceux qui sont en ligne est de consulter le Scoop It "Université et numérique" animé par Audrey Bardon. Un grand merci à elle pour ce patient travail, qu'aucune institution n'a pris la peine de réaliser.

 

Tim Berners Lee est très présent dans la rubrique "technonolgies" du quotidien britannique The Guardian. Retrouvez ici sa dernière entrevue : demandez vos données à Google et à Facebook, et retrouvez là toutes ses contributions. En français, une interview accordée au journal Les echos pendant le www2012 : "Il ne faut pas laisser la peur bouleverser Internet".

Bernard Stiegler est l'un des fondateurs du site Ars Industrialis. On y trouvera beaucoup de ses publications et entrevues. Sur Basta.mag, une récente et longue interview de Stiegler, dans un langage accessible, pour une fois ! "Le marketing détruit tous les outils du savoir".

 

 

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