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Donner une voix aux élèves invisibles

Une réflexion sur la place des introvertis, trop souvent ignorés par le système scolaire

Par Alexandre Roberge , le 13 mai 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 13 juin 2012

Nous en connaissons tous ou nous faisons nous-mêmes partie de cette catégorie. De ces types silencieux qu'on ne remarque presque pas. Des introvertis qui préfèrent la tranquillité et le silence aux stimuli incessants. Des gens qui aiment travailler seuls. Ces gens sont toutefois considérés comme bizarres, presque anormaux, dans une société qui valorise la "popularité" acquise à coup de prises de position publiques, de scandales, d'attitudes provocantes et de grands coups de gueule. Alors, ceux qui n'apprécient pas du tout d'être mis sous les feux de la rampe sont ignorés. Après tout, s'ils ne disent rien, c'est qu'ils ne doivent pas avoir quoi que ce soit d'intéressant à apporter. Parce que ceux qui bavardent en permanence, n'est-ce pas, ont toujours des choses passionnantes à partager !

Quelle erreur, pourtant, que d'ignorer les silencieux. Dans un billet de blogue très touchant rédigé pour Edutopia, Mark Phillips met en garde les enseignants qui oublieraient la présence de ces enfants et adolescents dits « invisibles ». Il appuie ses dires sur un extrait du travail écrit de l'un de ses étudiants. Dans ce travail, les étudiants devaient décrire ce qu'ils avaient ressenti pendant leurs études secondaires. Rich DeNagel (l'étudiant en question) se souvient de cette période comme d'un cauchemar : sa sœur est morte, le laissant avec un terrible sentiment de solitude. À la suite de cet événement le climat familial est devenu malsain. L'école était donc pour lui un refuge.

Ce jeune homme avait tant à exprimer, mais il ne disait rien. Il était invisible. Comme il l'écrira, s'il s'était suicidé, ses enseignants auraient à peine remarqué son absence. Un texte-choc que Philipps, enseignant en formation des maîtres pour le secondaire, suggère de relire de temps à autre pour ne pas oublier les élèves de l'ombre. Car si, pour DeNagel, les choses se sont améliorées avec le temps, combien d'enfants ignorés sortiront du système scolaire emplis de frustration et de dégoût, ou même commettront l'irréparable ?

Ce monde qui bâtit des ponts d'or à ceux qui osent se mettre en avant oublie le pouvoir de création des introvertis. Dans son livre Quiet : The Power of Introverts in a World That Can't Stop Talking, Susan Cain décrit ce traitement inégal. Sur le site de promotion de son livre, on trouvera la captation vidéo de la conférence qu'elle prononça pour TED (sous-titrée en français), dans laquelle elle explique qu'auparavant, les classes étaient emplies de pupitres individuels. Les élèves travaillaient donc seuls. Aujourd'hui, les pupitres sont collés et presque tous les travaux sont effectués en groupe. Ce n'est pas toujours une mauvaise chose : il n'y a aucun problème à ce qu'il y ait du travail collaboratif. Mais pourquoi ne pas organiser des séances de création solitaire suivies de séances de travail en groupe ? Ainsi, les idées des « timides » auraient autant leur place que celles des beaux parleurs.

Les introvertis, champions de la conversation en ligne ?

 

Dans un texte sur la mise en place des discussions en ligne entre apprenants, Pete Rorabaugh mentionne une déclaration faite en 2010 par Helen Mongan-Rallis au sujet des relations dans les classes en ligne ou hybrides. En effet, l'enseignante a remarqué que, dans l'espace virtuel, les élèves les plus à l'aise pour parler en public sont au départ les plus réservés en ligne, jusqu'à ce qu'ils apprennent les règles de ce mode de communication. Les plus discrets à l'oral en revanche sont plus à l'aise en ligne et acquièrent même des habiletés pour mieux communiquer à l'oral, notamment dans les salles informatiques.

Un constat logique puisque dans les classes, chaque élève est seul devant un poste informatique. Ce qui convient bien aux introvertis. Quant à savoir si cela augmente considérablement leurs habiletés à échanger dans la vie réelle, il n'y a pas vraiment d'études empiriques à ce sujet. Cette éventualité n'est donc pas impossible, mais comme le rappellera Susan Cain, les introvertis ont tendance à se fondre dans le moule social et essaient d'être plus extravertis uniquement pour ne pas être rejeté par les autres. Il est donc difficile pour l'instant d'établir une corrélation entre les habiletés des introvertis à converser en ligne et leur maîtrise croissante de la communication publique, puisqu'il faudrait vérifier s'il s'agit d'une véritable ouverture des élèves ou d'une feinte.

Les introvertis ne sont pas malades ou incomplets, ils sont seulement plus à l'aise pour travailler dans le calme et en solitaire. Cela ne veut pas dire qu'ils ne peuvent travailler en équipe, mais il faut s'assurer qu'ils puissent s'exprimer dans le groupe. Les enseignants doivent donc être vigilants sur ce point, s'intéresser aux élèves discrets et trouver des mécanismes pour qu'ils se sentent à l'aise en classe. Ignorer ces enfants déjà invisibles pourrait bien les faire disparaître pour de bon.

« Introversion and the Invisible Adolescent », Mark Phillips pour Edutopia, 16 avril 2012.

Photos : 

Haut : BMcIvr via photo pin cc 

Bas : jurvetson via photo pin cc

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