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Mouvement étudiant au Québec : la contestation d'un certain système de financement des études

Les revendications des étudiants québécois pour repenser le financement des universités

Par Alexandre Roberge , le 20 mai 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 22 mai 2012

Depuis février 2012, au Québec, un bras de fer se joue entre le gouvernement de la province et le tiers des étudiants inscrits à l'université et au Cégep. La cause de cette bataille? L'État a décidé de pallier le sous-financement des universités avec une hausse des frais de scolarité de 75% sur cinq ans, ce qui équivaut à 325$ de plus par année, cumulatifs.

Depuis le début de la crise, le gouvernement a révisé sa position et a opté pour une augmentation de 82% sur 7 ans. Cela atténue le coût par année, mais ne convainc pas les associations étudiantes. Celles-ci dénoncent cette hausse importante faite sur leur dos et celles des générations à venir alors qu'il y aurait, selon elles, une mauvaise gestion des universités par les recteurs.

La guerre d'opinion bat son plein et, 14 semaines après son commencement, le conflit est loin d'être terminé. Une des trois associations étudiantes a pris une position extrême : elle exige carrément la gratuité des études postsecondaires. Ceci, alors que le Québec a choisi la voie anglo-saxonne en matière de frais de scolarité : comme aux États-Unis et dans le reste du Canada, les étudiants doivent payer leur part de la note.

La province a pourtant toujours été généreuse, le montant des frais d'inscription ayant fréquemment été gelées durant de longues périodes. Le Québec a longtemps été la province dans laquelle les études supérieurs étaient les moins chères, à l'échelle de l'Amérique du Nord. Cependant, dans une perspective plus globale, le coût actuel des études au Québec dépasse tout de même le coût moyen observé dans les pays de l'OCDE (environ 1500$).

D'ailleurs, les étudiants québécois les plus militants regardent vers l'Europe où, dans certains pays, la gratuité a été adoptée et ne semble pas nuire à la pérennité des universités. Ce débat social québécois serait-il donc une menace sur le système anglo-saxon de financement des études ?

Des étudiants en faillite

 
Aux États-Unis, les frais de scolarité élevés sont une réalité. D'autant plus que, nous vous en parlions il y a 3 ans, la crise économique a obligé des États presque en faillite à réduire considérablement leur contribution au financement des campus américains. Pour la classe politique, c'est un choix de société : l'argent des contribuables ne devrait pas être déboursé pour favoriser une frange de citoyens et lui offrir de meilleurs emplois et salaires. Il revient donc aux recteurs de prendre les mesures nécessaires pour compenser le manque à gagner occasionné par la défection des Etats, quitte à se rendre impopulaires.

En 1993, 45% seulement des diplomés de l'école secondaire devaient emprunter pour poursuivre leurs études au moins jusqu'au bachelor (baccalauréat au Québec et en Suisse, licence en France et dans d'autres pays). Aujourd'hui, 94% des étudiants sont obligés de le faire. Leur dette moyenne à la fin des études est d'environ 23 300 dollars. Tout récemment, un rapport affirmait que la dette totale des étudiants américains s'élevait à plus de 1 trillion de dollars, soit mille milliards de dollars !

Lorsqu'ils contractent un emprunt, les étudiants dans leur majorité considèrent cela comme le prix d'un investissement nécessaire, leur apportant à terme les moyens non seulement de rembourser leur dette, mais surtout de s'assurer une carrière longue et rentable. Dans la réalité, par contre, la plupart des familles et étudiants ne sont pas conscients du prix à payer pour les années à venir. Dans le très copieux dossier du New York Times cité plus haut, il est question de ces étudiants qui n'avaient pas vu venir le montant réel de leur dette. Quand le montant à rembourser passe de 10 000 à 25, 50 ou même 80 000 dollars, nombreux sont ceux qui finissent par abandonner les études, n'ayant aucune garantie que leur future carrière leur permette de s'acquitter de ce dû et des intérêts s'y rattachant. De plus, ceux qui ont emprunté auprès de organismes de crédit privés ne pourront faire faillite, cette dette les suivra toute leur vie!

En Ohio, un récent sondage a révélé que 40% des étudiants ont différé une importante dépense (maison, voiture) en raison des frais de scolarité élevés. Ainsi, dans la veine des mouvement Occupy et 99%, un blogue a été mis en place sur lequel des citoyens racontent leurs histoires de dette étudiante qu'ils ont du mal à rembourser et leur précarité de plus en plus grande. Des analystes politiques estiment d'ailleurs que ce dossier de la dette étudiante sera un des enjeux de la campagne présidentielle de 2012.

Payer plus équivaut-il à une meilleure éducation?

 
« Pour avoir une meilleure formation, il faut payer plus. » Voici un argument commercial souvent répété au Québec, mais qui serait pourtant reniée par celui que certains appellent le père de la science économique, Adam Smith. En effet, déjà au 18e siècle, il dénonçait l'élitisme des universités britanniques dont il était lui-même diplômé et il mettait en garde ceux qui voulaient faire de l'éducation une marchandise.

Sur la terre natale de Smith, le sujet des frais de scolarité fait aussi débat. Le gouvernement britannique a décidé d'instaurer une politique d'austérité et d'augmenter les frais de scolarité: ils ont déjà triplé entre 2006 et 2012, passant de 1000 à 3000 livres par an, et ils pourront grimper jusqu'à 9000 livres au début de l'année scolaire 2012-2013. Tout cela pour améliorer les finances publiques d'une part, le niveau des études postsecondaires d'autre part. Mais ce qui devait réformer l'éducation n'a pas eu les effets escomptés. Une récente recherche a montré qu'entre 2006 et 2012, le temps de présence des enseignants devant les étudiants, cours et séminaires confondus, n'a pas augmenté. Il est actuellement de 13 heures par semaine, ce qui constitue une diminution par rapport à la situation qui prévalait avant l'augmentation des frais de scolarité ! 

De plus, cette augmentation des frais de scolarité inquiète les spécialistes de l'enseignement supérieur qui craignent qu'avec la perte d'avantages sociaux qui est aussi entrée en vigueur, le nombre de jeunes venant des familles modestes soit de plus en plus restreint dans les universités. Même dans des facultés privilégiées, comme la faculté de médecine, les dettes d'études deviennent astronomiques et l'association médicale britannique a récemment sonné l'alerte.

D'ailleurs, en 2010, les étudiants britanniques avaient eux aussi manifesté contre le gouvernement Cameron. Du jamais vu dans ce pays peu habitué aux mouvements étudiants. La hausse eut tout de même lieu. Pas étonnant, dans ce contexte, que les médias de la Grande-Bretagne s'intéressent au mouvement étudiant québécois.

Le sujet des droits de scolarité est fortement politique et nous ne trancherons pas sur cette épineuse question. Néanmoins, ce mouvement étudiant au Québec apporte un questionnement légitime : et si cette façon de financer l'éducation supérieure menait à la faillite d'une génération ? À la lumière de la situation américaine et britannique, le débat mérite d'être ouvert. D'autant plus que le Québec jouit d'une politique nataliste : il paie les familles pour qu'elles aient des enfants. Ce qui est parfaitement contradictoire avec la hausse du coût des études supérieures imputée aux familles, les plus nombreuses parmi elles faisant évidemment les frais de cette politique. 

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