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La ville en guerre : de la fiction à la réalité

Si la culture populaire en fait un jeu, la ville en guerre subit des dégâts qui détruisent la cohésion sociale et l'urbanité

Par Alexandre Roberge , le 04 juin 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 11 juillet 2012

La guerre des Balkans et la destruction de Sarajevo furent un véritable choc pour les Européens : le continent vivait son premier conflit lourd depuis la fin de la seconde guerre mondiale. Chaque jour, les Occidentaux se réjouissent de ne pas avoir à vivre dans un climat de terreur comme en Syrie, par exemple. Pourtant, ils (surtout ceux qui n'ont jamais connu la guerre chez eux) cachent un sombre désir : celui d'imaginer ce que serait une guerre dans les enceintes des grandes villes.

C'est ce qu'aborde cet article de [pop up urbain] qui rappelle que la culture populaire des dernières années s'est beaucoup servie de cette fiction de la ville en guerre. Par exemple, le film Southland Tales (2006) de Richard Kelly explorait cette idée de combats dans les rues de Los Angeles au cours d'une hypothétique troisième guerre mondiale.

Mais c'est le jeu vidéo qui a probablement le plus utilisé ce motif. Les jeux les plus populaires de 2011 furent Battlefield 3 et Call of Duty : Modern Warfare 3. Dans ces deux titres, les joueurs sont dans la peau de militaires qui doivent combattre de nos jours à Paris, Londres ou New York. La reproduction de ces villes est si réaliste que le joueur peut alors s'imaginer déambuler dans une cité attaquée par des ennemis, croiser des chars d'assaut aux coins des rues ou se promener dans les ruelles ou dans le métro avec une Kalachnikov à la main.

Certains programmeurs ont même voulu pousser cette immersion plus loin. En effet, en 2011, une petite équipe de développeurs travaillait sur un jeu de tir à la première personne se servant des images de Google Street View. Mais le géant informatique n'a pas vu le projet d'un bon œil et celui-ci fut vite retiré d'Internet.

Le choc du réel

 

La culture populaire utilise cette idée de la ville en guerre comme un jeu. Pourtant, il suffit de voir des clichés de véritables cités bombardées pour que se produise le choc du réel. Car au Kosovo, au Liban, en Irak et dans plusieurs pays des Balkans et du Moyen-Orient, les dégâts des différents conflits ne sont pas constitués de pixels. C'est ce que rappelle le très pertinent blogue Géographie de la ville en guerre de Bénédicte Tratnjek. Cette doctorante en géographie écrit sur les conséquences géographiques de la guerre sur les villes.

Dans une récente allocution au Colloque de la Relève VRM (Réseau Villes Régions Monde) à Montréal, la spécialiste abordait la question de la ville en guerre. Dans les conflits, les armées cherchent à détruire des cibles stratégiques bien sûr, mais certaines attaques servent aussi à faire disparaître les lieux urbains symboliques de « l'Autre », l'ennemi à abattre. C'est pourquoi des frappes pourront toucher une bibliothèque, un stade ou un pont. C'est ce que Tratnjek appelle l'urbicide, un néologisme signifiant la destruction de l'urbanité et des lieux d'interface de la ville en guerre.

Comment les cités peuvent-elles se remettre de telles cicatrices une fois le conflit terminé? La reconstruction doit prendre en compte le besoin de commémorer ces terribles événements et massacres, mais sans retomber dans l'antagonisme et recréer de la tension prévalant en temps de guerre. Il faut s'assurer que la réédification permette aux citoyens de se réapproprier les espaces urbains. Un exercice délicat, mais bien expliqué par la doctorante. D'ailleurs, il est possible de visionner un diaporama et de lire un résumé de son intervention lors du colloque ayant eu lieu en mai 2012.

La reconstruction d'une ville bombardée pose évidemment de délicat problèmes d'équilibre architectural : impossible de recréer en quelques années l'épaisseur du temps inscrite dans les murs des villes anciennes. Certains responsables optent alors pour une modernité pas toujours bien maîtrisée qui choque les habitants de longue date. C'est ce qu'explique Vesna Pasic, professeure d'architecture à Sarajevo, dans une vidéo déposée sur le blogue Bosnie Blok.

En théorie, personne ne souhaite vivre dans une ville constamment bombardée et qui disparaît peu à peu sous le feu des combats. Pourtant, les citoyens occidentaux jouent avec cette question : et si, pour une fois, la guerre ne se déroulait pas dans les rues de Bagdad ou de Belgrade, mais bien chez moi ? Le milieu du divertissement l'a compris, particulièrement le domaine vidéoludique, et offre ainsi aux gens l'occasion d'expérimenter un succédané de la guerre urbaine. Et quand on voit les profits accumulés en exploitant ce filon, le « fantasme » de ville en guerre n'est pas près de s’essouffler dans la culture populaire.

Géographie de la ville en guerre, le blogue de Bénédicte Tratnjek

Crédit photo: immu via photo pin cc

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