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Mobilisation citoyenne : qu'il est difficile d'être parfait !

Le site d'une ONG américaine s'affiche comme le champion de la mobilisation citoyenne, avec près de 16 millions de membres. Mais beaucoup remettent en cause son organisation comme ses résultats.

Par Christine Vaufrey , le 17 septembre 2012

Les moyens de communication numériques ont démultiplié les opportunités d'engagement pour une cause qui nous semble juste. Sur les réseaux sociaux, on ne compte plus les groupes qui visent à alerter le grand public sur une situation estimée scandaleuse, à peser sur la dcision politique nationale ou internationale, ou encore à contraindre certaines entreprises à modifier leurs pratiques. Le nombre de stes de pétitions en ligne a lui aussi explosé. Généralistes ou focalisés sur un domaine particulier, voire sur un seul événement, ces sites attirent des millions d'internautes qui rejoignent là des mobilisations de plus ou moins grande ampleur.

Mais voici déjà 3 ans, Alexandre Roberge faisait part dans nos colonnes du sceptiscisme de certains analystes estimant qu'il y avait loin du clic en ligne au véritable engagement. Evgeny Mozorov, en particulier, recommandait aux ONGs de ne pas se laisser éblouir par le nombre de leurs soutiens en ligne, et de bien veiller à ce que cet "activisme paresseux" se transforme en véritable engagement, dans la vraie vie.

Depuis cette date, l'organisation de mouvements massifs de protestation en ligne s'est encore développée. Il est un site en particulier qui anonce près de 16 millions de membres mobilisés pour les causes les plus diverses, allant de l'arrêt des massacres en Syrie à la libération des membres des Pussy Riot en Russie, ou encore à la préservation des terres des Massaï en Tanzanie ou de la grande barrière de corail en Australie, menacée par un projet de construction de port charbonnier. 

 

Avaaz, nouveau champion de la pétition en ligne

Ce site, c'est bien sûr celui d'Avaaz, une ONG nord-américaine championne de la mobilisation populaire via les medias numériques. Fondée en 2007, l'ONG Avaaz s'est donnée pour mission de "fédérer les citoyen(ne)s de toutes les nations pour réduire l'écart entre le monde que nous avons et le monde voulu par le plus grand nombre et partout.", selon les termes de la présentation proposée sur son site

Ayant sans doute tiré les leçons des premières années d'action des mouvements citoyens sur la toile, Avaaz conjugue deux modes d'action. A la mobilisation à grande échelle sur son site, elle adjoint des actions "dans la vraie vie", en intégrant des collectifs spontanés ou organisés d'organisations militantes. Lors des protestations ayant accompagné le sommet de Copenhague de 2009 sur le changement climatique par exemple, les militants d'Avaaz se sont déguisés en aliens pour protester contre le projet de traité international estimé inéquitable et inefficace. En cela, Avaaz rejoint des stratégies d'action qui ne sont pas éloignées de celles de Greenpeace par exemple, qui privilégie toutefois la mobilisation concrète bien plus que les clics de souris. 

L'ONG Avaaz, omniprésente sur la toile citoyenne et sachant parfaitement se mettre en valeur (voir par exemple son album photo sur Flickr) est-elle réellement efficace ? Il est difficile d'en juger, comme de toute action de mobilisation dont on ne saurait avec certitude repérer les facteurs décisifs de succès, tant les actions des uns et des autres sont entremêlées. Et Avaaz est plutôt avare d'information, quand il s'agit de rendre compte des résultats de ses actions. La pétition pour la sauvegarde des terres des Massaï en Tanzanie, par exemple, a de loin dépassé le seuil des 150 000 signatures qui devait être atteint pour engager des actions de plaidoyer dans la presse tanzanienne et internationale. Ces actions ont-elles été menées ? On lit sur le site d'Avaaz que le message a été transmis au président tanzanien. Et ensuite ? 

Ce flou sur les résultats des mobilisations ne constitue pas le seul point faible d'Avaaz. Depuis quelques temps en effet, s'élève des voix qui posent toutes la même question : pour qui roule Avaaz ?

 

Qui est derrière Avaaz ? 

Sur l'alterweb (la toile alternative, sur laquelle s'expriment les critiques les plus radicales contre l'ordre mondial, dans toutes ses composantes) en effet, s'expriment des soupçons et critiques graves à l'encontre d'Avaaz. Ce serait un instrument de l'ONU, ou des Etats-Unis. Son fondateur, ancien employé de la Fondation Rockfeller et de la Fondation Bill et Melinda Gates, serait "un agent du système", un manipulateur. Les critiques sont d'autant plus virulentes qu'Avaaz fait régulièrement des appels au don pour finacer ses campagnes. 

Et que répondent les membres d'Avaaz à ces critiques ? Pas grand chose. Le quotidien romand (Suisse) La Liberté a tenté d'en savoir plus sur cette organisation. Mais ses demandes de contact sont restées lettre morte : "Après quelques mois et plusieurs tentatives de relance de notre part, l’intéressé (un correspondant d'Avaaz dans le canton de Genève) reste inatteignable. Idem pour le service de presse d’Avaaz, qui n’a jamais répondu aux e-mails que nous avons envoyés. Impossible donc d’en savoir plus sur le mode de fonctionnement de cette organisation aujourd’hui omniprésente sur la Toile". (article en accès réservé, achat seulement si l'on n'est pas abonné). Ce qui encourage l'auteur de l'article à citer un billet publié sur le site "Anti nouvel ordre mondial", rédigé par une personne qui a participé à une action coordonnée par Avaaz. Le rédacteur dit avoir été très déçu de cette expérience, "Complètement dégouté par l'autoritarisme de cette organisation qui ne nous laissait aucune initiative contrairement à ce qui était annoncé dans l'email pour recruter." (...) C'est une mentalité à l'américaine : c'est-à-dire une vision de réussite et où on voit le monde comme 'génial', 'sensass', 'cool', 'géant'. Une mentalité, de plus, qui a beaucoup de mal à s'adapter aux cultures locales : quasiment aucun travail avec des organisations locales ou qui travaillent déjà sur le sujet. (...) Les correspondants locaux que j'ai croisés en Italie ou en France sont des bénévoles motivés, mais c'est souvent leur première expérience militante, sans opinion politique, sans contact avec les autres ONG locales. En bref : malléables et pas formés à gérer une communauté de milliers de contacts par email".

 

Que sommes-nous prêts à ne pas savoir pour défendre une cause ?

Il serait dommage de rejeter complètement Avaaz sur la foi de ce seul témoignage de collaboration malheureuse. Difficile également de se faire une opinion en se basant sur les opinions souvent radicales exprimées sur différents sites tels que onnouscachetout ou même cyberacteurs. Néanmoins, le sceptiscisme qui se fait jour à l'égard d'Avaaz dans certains milieux montre qu'il est difficile de rester cohérent de bout en bout, de prôner la participation populaire en assurant la transparence à tous les niveaux : où va l'argent, comment sont prises les décisions, qui pilote l'organisation, comment se met en oeuvre la démocratie en interne, etc. Cela devrait également inciter les personnes désireuses de s'engager pour une cause à réfléchir à leur propre relation à l'innocence : que sommes-nous prêts à savoir et surtout à ne pas savoir pour défendre une cause ? Des organisations telles que Greenpeace citée plus haut ont elles aussi fait l'objet des plus vives critiques sur leur rapport particulier à la véracité de l'information et le choix de leurs modes d'action. Cela n'empêche pas Greenpeace d'être encore aujourd'hui un acteur majeur de la défense de l'environnement. Avaaz suivra t-elle ce même chemin ?

 

Illustration titre : capture d'écran de la page d'accueil d'Avaaz.org

Photo corps de l'article :Mat McDermott via photo pin cc 

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