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Se perdre avec délices dans la Tate Gallery Online

Une architecture web impressionnante, dans laquelle le visiteur ne se perd jamais mais dont il risque de ne jamais sortir, tant le plaisir de la découverte est grand

Par Francine Clément , le 02 octobre 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 23 mars 2013

Le passé récent du musée sur Internet

La présence virtuelle d'un musée a d'abord été comprise comme une plateforme de publication, une brochure virtuelle, un outil de marketing ; c'était le cas à la Tate, lors du lancement de son site Internet en 1998. John Stack, directeur de la Tate online, l'explique dans une série de six courtes entrevues accordées à Rui Guerra, d'INTK, en avril 2012. Le directeur considère que les sites internet de la première couvée de sites muséaux étaient relativement flat, créés essentiellement par des digital departements livrés plus ou moins à eux-mêmes. Par la suite, on a créé du contenu spécifique pour Internet en numérisant les collections et en les  rendant ainsi accessibles, mais sans encore se demander ce que le web était en train de devenir, et où la version 2.0 d'internet mènerait, grâce à la participation, les échanges, les dialogues entre les musées et leurs publics.

À la Tate, la transition vers une utilisation 2.0 du web s'est faite peu à peu avec des projets plus participatifs. Par exemple, l'un des premiers essais de participation du public à la création de scénarios d'exposition in situ s'est fait en créant, sur Flickr, des projets où les contributions photographiques du public étaient par la suite exposées en galerie. Des photographies déposées sur Flickr dans le cadre du concours en ligne étaient sélectionnées par des conservateurs du musée puis projetées sur un écran dans les salles d'exposition. Flickr servait essentiellement de courroie de transmission entre le public et les expositions in situ.

En 2006, l'équipe du département numérique a doublé en nombre. On a embauché six nouveaux web editors ayant chacun leur responsabilité de contenu : le site pour enfants, les collectons, etc.

Site Internet en 2009, National Archives

 

Nouvelle vision, nouvelle présence

Aujourd'hui, Tate Online se développe en une plateforme, un lieu où le public est invité à participer, un espace de dialogue entre un musée et son public aux voix diverses.

Dès la page d'accueil du nouveau site Tate, lancé au début 2012, on donne une place au public et on ouvre le dialogue. Une oeuvre de la collection tient la première place (elle change à chaque semaine), on y joint un court texte de présentation et on invite les visiteurs virtuels à commenter  cette oeuvre : Read and comment, peut-on y lire.

Tout le site Tate est à l'image de cette homepage créée en ayant en tête la participation du visiteur et le dialogue avec les professionnels du musée.  La navigation est fluide, on sait toujours où on se trouve, quelle action nous a menés sur la page consultée (you have filtered by) et cela malgré le contenu extrêmement abondant.

Un onglet en haut de page, bien en vue, dédié à la discussion, s'intitule Context & Comment et reflète cette volonté de faire participer les visiteurs, désir évoqué par John Stack dans l'entrevue à Rui Guerra. On  retrouve dans cette section le Channel, un ensemble de plus de 1300 vidéos et d'une centaine de documents audio, qui comporte des entrevues d'artistes, des ateliers, des conférences, des performances filmées, des films d'artistes, des concerts, etc.  et appelle l'internaute, non seulement à visionner et à écouter les documents, mais à participer : watch and comment. Dans cette même section Context & Comment, on trouve la page des apps, les applications mobiles offertes par le réseau Tate (près d'une dizaine (!) pour différents publics et diverses utilisations, en ligne ou sur place), les blogs (courts articles) et des articles de fond richement illustrés, rédigés par des conservateurs, des chercheurs, des auteurs, notamment sur des artistes, des techniques. La facture visuelle est magnifique, invitante à souhait, comme tout le site d'ailleurs.

Certains contenus sont offerts exclusivement en ligne, notamment la fascinante exposition virtuelle et temporaire Gallery of Lost Art dans laquelle on présente des oeuvres perdues et où on explique les raisons de leur disparition : dégradation des matériaux, catastrophes naturelles, conflits armés,  négligence, ...  L'exposition elle-même est appelée à disparaître : elle est censée durer un an avant de s'effacer en juillet 2013, à l'image des oeuvres dont il est question. The Gallery of Lost Art présente des documents audio où  Jennifer Mundy, directrice de la recherche sur les collections, explique la disparition des oeuvres. La  structure agréable de cette exposition virtuelle et le visuel sont admirables d'efficacité, avec, encore là, un blog et un espace où les visiteurs peuvent laisser des commentaires et s'engager dans des discussions.

Par ailleurs, il arrive que les conservateurs de Tate Modern commandent des performances à des artistes qui seront consultables uniquement en ligne. Le musée acquiert également des oeuvres qui sont des sites Internet. Ce sont des acquisitions qui transforment également la présence muséale en ligne, laquelle n'est plus uniquement un outil de marketing, une transformation simpliste des contenus en pixels, mais qui devient une plateforme de diffusion autre, qui a sa présence et ses particularités propres.

Dans la section Art and Artists, on a pensé là aussi au visiteur en ligne :  la mention show me another apparaît sur le diaporama d'accueil et permet vraiment d'explorer et de découvrir les oeuvres à son propre rythme. Une sélection nous est également proposée selon l'oeuvre qu'on sélectionne : Other works of art you may be interested in . John Stack souligne, toujours dans l'entrevue à Rui Guerra, que cette façon de faire s'inspire de celles de sites commerciaux comme Amazon (you may also like) qui permet de proposer des produits à l'internaute (l'acheteur, le visiteur de musée) sans retourner à la case de recherche. On peut ainsi faire explorer la collection (grâce aux métadonnées associées aux oeuvres) en suggérant d'autres pièces de la même période, de la même technique, du même artiste ou qui ont des représentations similaires dans leur contenu, leur style. Le directeur de Tate Online espère qu'éventuellement, on pourra également ajouter à ces suggestions d'oeuvres, des documents d'archives, par exemple des lettres écrites par les artistes.

Un espace pour les jeunes créateurs

Tate Collectives est une plateforme  destinée aux jeunes créateurs (1655 participants à ce jour)  qui sont invités à discuter en ligne, à télécharger leurs propres oeuvres, à solliciter l'avis des autres membres. Les jeunes peuvent également  consulter une section d'aide aux étudiants (Student Ressources) notamment pour préparer un examen scolaire dans leurs cours d'art. Cette communauté existe également en partie dans la vie offline. En effet,  des groupes de jeunes artistes locaux  organisent des événements artistiques sur place, dans les quatre espaces du musée réel.

Médias sociaux

La participation du public du réseau de musées Tate se décline en de nombreux autres moyens, médias sociaux, plateformes d'échanges et de discussions de contenus. On retrouve la Tate un peu partout où un dialogue peut s'amorcer en ligne.

Il n'est qu'à voir le Social media directory pour s'en convaincre, un outil inventé, sans doute, par nécessité de s'y retrouver, pour le visiteur, dans toute l'activité de la Tate au sein des médias sociaux.  À titre d'exemple de cette présence active et fourmillante, trois conservateurs ont leur compte Twitter et, en tout, 15 comptes sont actifs sur cette plateforme de microblogging, notamment le @Tate_Live, le @TateCollectives et le @Tate_Kids. Il y a près d'une dizaine de comptes FaceBook différents, et la Tate a investi les plateformes Flickr, Pinterest, Tumblr, YouTube, Google+ et Instagram.

La récolte, l'avenir

The full benefits of an online audience can only be harvested once organizations realize that websites are not just publishing channels but more importantly they are interactive platforms that allow audiences to engage with art in unique ways.

 -Rui Guerra (INTK), interviewé par Régine Debatty.

Sur le site Museum Analytics, le site internet de la Tate se classe parmi les musées mondiaux avec lesquels le public s'engage le plus. Tous les secteurs d'activités du réseau Tate font du virtuel une partie intégrante de leur stratégie de développement, l'insèrent dans leurs projets respectifs. Par exemple, le secteur de la recherche considère  le volet virtuel comme la possibilité de développer une communauté en ligne formée de gens aux intérêts de recherche communs. John Stack souhaiterait que, dans l'avenir,  la présence virtuelle du réseau Tate soit développée non seulement à partir d'un regroupement professionnel et trans-départemental autour des projets virtuels, mais que ce développement soit également nourri d'une réflexion profonde sur l'engagement.

L'extrême inventivité des activités en ligne du réseau muséal de la Tate en fait un modèle mais il présente des défis certains pour le musée, comme le mentionne encore John Stack. Maintenant que tous les secteurs du musée sont  impliqués sur la plateforme en ligne, que les diverses équipes invitent au dialogue leurs multiples publics, la difficulté est de donner une direction bien lisible à toutes ces voix.  La structure organisationnelle devra peut-être s'adapter à cette nouvelle réalité,  à la nouvelle vitrine en ligne qui veut faciliter la collaboration entre les divers secteurs du musée  et qui ouvre des parcours et de multiples paysages virtuels à toutes sortes de communautés en liens avec sa mission. Le musée britannique, qui s'est donné les moyens de se développer et de se réinventer virtuellement, fait office de précurseur et  de modèle en ce sens. Quels en seront tous les bénéfices à long terme, l'avenir le dira.

LIENS

Tate online : http://www.tate.org.uk/

Entrevues avec John Stack, directeur Tate Online, par Rui Guerra (INTK) : http://www.intk.com/john-stack/

Entrevue avec Rui Guerra (INTK) sur les stratégies numériques, par Régine Debatty (we make money no art) :  http://we-make-money-not-art.com/archives/2011/02/interview-with-rui-guerra.php

Museum Analytics :  http://www.museum-analytics.org/

À VOIR AUSSI

Tate Social Media Communication Strategy : http://www.tate.org.uk/research/publications/tate-papers/tate-social-media-communication-strategy-2011-12

 

 

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