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Quelle motivation pour aller jusqu'au bout d'un doctorat ?

Près de la moitié des doctorants français abandonnent avant d'obtenir leur diplôme. Comment ceux qui vont jusqu'au bout parviennent-ils à se motiver ?

Par Christine Vaufrey , le 15 octobre 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 07 décembre 2018

A la rentrée 2010, la France comptait 65 800 étudiants inscrits en doctorat, toutes disciplines confondues (sauf études de médeine et dentaires, dans lesquelles la thèse fait partie du cursus obligatoire). Parmi ceux-ci, 26 % étaient de nouveaux inscrits, en première année de doctorat.

En 2009 (derniers chiffres disponibles), la France a délivré 11 800 doctorats, là encore toutes disciplines confondues. (1)

Petits calculs simples :

La durée impartie à la préparation d'un doctorat en France est de trois ans.

65 800 doctorants - 17 108 (26 %) d'inscrits en première année = 48 692 étudiants

48 692 - 11 800 (doctorats délivrés en fin d'année, sur la base du nombre en 2009) = 36 892 étudiants, que' l'on peut penser être en deuxième année de leur cycle d'étude, puisque nous avons déjà ôté les 1e et les 3e années.

 

Ni débutants, ni finissants ... Où sont les 37 000 doctorants qui manquent à l'appel ?

Ce qui fait quand même beaucoup, et est effectivement faux. Car d'une part, de nombreux étudiants obtiennent une dérogation pour ajouter une ou plusieurs années à leur cycle doctoral et d'autre part, près de la moitié des doctorants n'iront jamais jusqu'au bout de leur cursus (et même 60 % des inscrits en Lettres et Sciences Humaines). La différence entre le nombre d'entrants et le nombre de docteurs diplômés chaque année s'explique par ce phénomène. 

Ce qui n'est pas vraiment étonnant, tant le parcours doctoral s'avère ardu et semé d'embûches. En septembre 2011, la revue Sciences Humaines avait consacré un long article à ce sujet, intitulé "La solitude du thésard de fond". L'auteure Héloïse Lhérété avait rencontré plusieurs thésards au bord de la crise de nerf, ou plutôt sur le point d'abandonner leur thèse. Car ce travail s'apparente à une épreuve personnelle : "Elle ne se résume pas à une aventure intellectuelle, elle engage tous les domaines de la vie. Elle consume le temps, transformant son auteur en un être hybride, mi-étudiant, mi-adulte, coincé entre deux âges. Elle dévore aussi l’espace, par l’empilement de livres, de fiches et de brouillons. Elle empiète sur la vie privée. Elle prend la tête. Elle occupe aussi le cœur, par l’implication affective qu’elle suscite : « Ma thèse, c’est ma vie, ma passion, ma maîtresse », résume joliment Tanguy, doctorant en droit, qui planche depuis cinq ans sur « Les actions de préférence et les groupes de société »."

Les conditions de vie des thésards se sont pourtant améliorées grâce au contrat doctoral, mais tous les thésards n'en profitent pas. Plus profondément, nombre de doctorants sont conduits à se poser un jour ou l'autre la question de ce qui les motive encore à poursuivre dans la voie choisie. Et là, les conclusions peuvent s'avérer désastreuses.

 

Passer l'enthousiasme des débuts, entretenir sa motivation

Comme tout choix de carrière ou d'études "rares", le choix de poursuivre des études jusqu'au doctorat doit être effectué en toute conscience. Au moment de l'inscription, dans l'enthousiasme du monde nouveau qui s'ouvre, on admet volontiers que le parcours sera long et difficile, que l'insertion professionnelle ne sera pas toujours celle que l'on aurait souhaitée, qu'il n'y aura pas de place pour tout le monde dans les universités et les laboratoires de recherche. Mais deux ans plus tard, alors que la thèse peine à se construire, le moral connaît une baisse sensible. Surtout pour les doctorants qui travaillent seuls, sans encadrement. Ils sont tellement spécialisés que personne ne les comprend. Et finalement, c'est la vie elle-même qui se charge de tirer les thésards vers l'abandon : (Les ennemis du thésard) "ne sont pas des théories, des auteurs ou des courants de pensée… Les ennemis sont plus bêtement prosaïques : une flemme persistante, des pannes d’oreiller à répétition, un téléphone qui sonne trop souvent, une addiction à Internet, un compagnon qui compte sur vous pour les courses et le ménage puisqu’on est « à la maison toute la journée », une compagne délaissée qui s’éloigne, un banquier qui s’inquiète, une belle-sœur qui demande tous les dimanches « Alors, la thèse, c’est pour quand ? »", lit-on encore dans l'article de Sciences Humaines. 

Pour tenir, pour se re-motiver, les thésards comme tous ceux qui se sentent isolés dans leur environnement physique, se regroupent en ligne. Sur Twitter, ils pourraient se fédérer autour de Docteo, le média des jeunes chercheurs, mais ils ne sont que 870 à suivre ce compte. Dommage.  Sur Facebook, les groupes sont nombreux, mais numériquement peu importants, à l'exception notable des groupes de doctorants et jeunes chercheurs tunisiens, qui fédèrent des milliers de membres : groupe Association tunisienne des docteurs et doctorants en Sciences (plus de 2000 membres), page Doctorants, docteurs et chercheurs chômeurs de la Tunisie (plus de 2100 "j'aime"), page Doctorants, enseignants vacataires ou contractuels de la Tunisie (plus de 800 mentions "j'aime")... 

 

Une mise à distance salutaire

D'autres ont choisi d'ouvrir un blog pour partager avec le plus grand nombre les affres de leur recherche. L'auteur de PhDelirium par exemple publie régulièrement des dessins reflétant son humeur. L'auteure d'Une vie de thésarde a fait de même de février 2010 à septembre 2012, période de rédaction de sa thèse, déposée le 29 août dernier. Sur ce blog, on trouvera d'ailleurs une liste conséquente de blogs édités eux aussi par des thésards ou des collectifs de jeunes chercheurs. 

Au-delà de ces stratégies individuelles qui utilisent souvent la mise à distance du travail en cours pour en relativiser l'emprise sur la vie personnelle, la reconnaissance du thésard par la communauté des chercheurs et même un public plus large s'avère capitale. Les pratiques habituelles de reconnaissance (invitation à un colloque ou à co-signer un article avec un chercheur connu) ne semblent plus suffire aux doctorants. Les séminaires de doctorants, les communautés de recherche en ligne ou, plus simplement, un espace de publication qui permette de faire connaitre dans un langage accessible ce à quoi l'on consacre ses jours et ses nuits, constituent des moteurs de motivation appréciés. On devra s'en contenter, en attendant que la question fondamentale de la valeur de l'exercice de rédaction d'une thèse en trois ans ou plus soit abordée. 

(1) Chiffres extraits de L'état de l'enseignement supérieur et de la recherche n° 5, décembre 2011, p. 31. Ministère de l'enseignement supérieur et de la recherche, France. 

Héloïse Lhérété : La solitude du thésard de fond. Sciences Humaines, septembre 2011.

Illustrations :

Capture d'écran d'Une vie de thésarde, 24 janvier 2012.

Capture d'écran de PhDelirium, non daté.

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