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Du loukoum au béton, un projet de financement participatif réussi

Comment aujourd'hui assurer le financement de la publication d'un livre photo ? Le financement participatif apporte des éléments de solutions

Par Christine Vaufrey , le 13 novembre 2012 | Dernière mise à jour de l'article le 18 mai 2016

Frances Dal Chele est photographe. Italo-américaine, elle a passé plus d'années à Paris que dans n'importe quel autre lieu sur Terre. Et après être tombée amoureuse de la capitale française, elle a eu le coup de foudre pour la Turquie. Pas seulement la Turquie des loukoums, des hammams et des palais. Mais aussi la Turquie des villes-champignons, des jeunes qui cherchent leur identité entre groupe et individu, des banlieues interminables. La Turquie du béton.

Photographe attachée à explorer la question de l'identité, Frances a voulu témoigner de cette Turquie-là, avec l'espoir avoué de modifier les représentations que les Européens se font de ce pays.

Et là, ce ne fut pas facile. Les livres de photographie ne rapportent que rarement de l'argent, et la majorité des éditeurs ne financent plus la totalité du budget d'un livre photo. Les mécènes arguent de la crise pour se détourner des projets les moins consensuels. Les ventes par souscription (les livres étant achetés avant leur publication, le prix de vente servant précisément à en financer la fabrication) ne sont lancées que lorsqu'il ne manque qu'une somme modeste pour boucler le budget.

Comment faire ?

Une amie a soufflé la réponse à Frances. Cette réponse, c'est le crowdfunding, ou financement participatif.

Voici "Du loukoum au béton", ou le récit d'une aventure qui se termine bien.

 

Frances, ce projet de livre sur la Turquie t'a occupée pendant plusieurs années. Pourquoi te tenait-il tant à coeur ?

J'ai visité Istanbul en 2004 et en 2005, lorsque s'est posée la question de l'entrée de la Turquie dans l'Union européenne, j'ai été révoltée par les propos hostiles qui se sont déchaînés à l'égard de ce pays et de ses habitants. Les opinions émises ne cadraient pas du tout avec ce que j'avais vu là-bas. J'ai donc décidé de témoigner d'une autre Turquie. J'ai pris des cours de turc et en 2007, je suis partie à Kayseri, loin des circuits touristiques. Là, j'ai vu la globalisation en marche. Par la suite, je me suis rendue dans trois autres villes – Konya, Trabzon et Diyarbakir - et à chaque fois, le constat était le même : en Turquie comme ailleurs, les populations modestes sont délogées des centres-villes et relogées dans des banlieues de plus en plus étendues; il devient impossible de vivre sans voiture, tant les distances entre les différents centres d'activités s'allongent; les jeunes sont entourés d'écrans qui leur montrent des images en complet décalage avec leurs modes de vie. La Turquie affronte les mêmes défis que les autres pays, donnant une image de modernité à travers ses choix urbains, avec une société qui n'avance pas au rythme de l'innovation technologique ni même de la décision politique.

J'ai donc voulu témoigner de cette réalité, au travers d'un livre. Un livre, c'est beaucoup plus durable qu'une exposition ou des photos publiées dans la presse. J'avais envie que mes photos bousculent les idées toutes faites et les images d'Epinal chez ceux qui les regardent.

Tu as donc trouvé un éditeur, tout en poursuivant tes voyages et la collecte de matériau...

Tout à fait. Trans photographic press a accepté mon projet en janvier 2011. Trans photographic press est l'oeuvre de deux personnes engagées, Dominique Gaessler et Vinca Dupuy Basak, qui défendent la photographie d'auteur. Cette maison publie des travaux pointus, exigeants, qui ne risquent pas vraiment de devenir des best sellers ! Pour eux comme piur la plupart des autres éditeurs de taille modeste tels que Filigrane ou Images En Manoeuvres par exemple, il n'est pas envisageable d'assumer totalement les frais de fabrication, sous peine de mettre rapidement la clé sous la porte... La question du financement du projet est donc devenue centrale. Je devais trouver autour de 15 000 euros.

Je me suis d'abord tournée vers les entreprises françaises qui sont présentes en Turquie. Il y en a plus de 300, parmi lesquelles de véritable géants, qui contribuent d'ailleurs à la « bétonnisation » de la Turquie. Avec l'aide de mon ancienne galeriste, j'en ai contacté une soixantaine. Mais à ma grande surprise, toutes les portes de ce côté-là sont restées fermées. Crise économique, mécénat recentré sur quelques sujets précis... parmi lesquels l'édition d'un livre de photos sur la Turquie ne figurait manifestement pas !

Du côté des institutions culturelles, il n'y avait rien à attendre non plus. J'étais très découragée, et c'est à ce moment qu'une amie m'a parlé du crowdfunding. J'ai dit « le crowd-quoi ? » et elle a lancé deux noms : KissKissBankBank  et Emphas.is.

Je suis allée voir de qui il s'agissait. J'ai découvert deux sites sur lesquels des personnes faisaient appel à un public large pour les aider à financer leurs projets. Sur les deux sites, on trouve beaucoup de projets photos, mais Emphas.is est plus orienté vers le photo-journalisme, alors j'ai préféré me tourner vers KissKissBankBank, qui en outre est une entreprise française déjà bien connue des professionnels de la photo et du documentaire dans notre pays.

J'ai donc décidé de présenter mon dossier au comité de sélection de l'entreprise. Il m'a fallu écrire la présentation détaillée du projet, préparer une notule biographique, établir le budget très précis de la partie du projet financée par la somme que je comptais demander, et définir les contreparties qui reviendraient aux personnes contribuant au financement par des dons allant de 5 à 1250 euros.

Mon projet a été accepté et il a donc été déposé sur le site. J'avais 70 jours pour réunir la somme de 3045 euros.

Pourquoi ne pas avoir demandé l'intégralité de la somme nécessaire au projet ?

J'avais peur de ne pas y arriver ! Le porteur de projet choisit la somme à atteindre mais il doit aussi fixer un délai pour le faire, et le maximum est de 90 jours. 15 000 euros en 90 jours, cela ne me semblait pas réaliste. Il faut savoir que si la somme fixée n'est pas atteinte dans le délai imparti, le projet ne reçoit pas le moindre sou (et les contributions ne sont bien sûr pas prélevées par KissKissBankBank). J'ai préféré fixer un montant que j'étais à peu près sûre de réunir sans devenir insomniaque, en espérant que ce montant serait dépassé.

Et là, comment les choses se sont-elles passées ?

Les premiers dons sont arrivés très vite, me plongeant dans un état de douce euphorie. Puis il y a eu un creux à mi-parcours, avant une nouvelle vague de dons. Finalement, mon projet a reçu 4450 euros. L'objectif a donc été dépassé !

Qui étaient les donateurs ? Avais-tu des contacts avec eux ?

Dans leur très grande majorité, je connaissais personnellement les donateurs. Il s'agissait d'amis, d'amis d'amis et de connaissances. Il y a eu quelques anonymes aussi, que je remercie chaleureusement d'avoir cru en cette aventure. Mais les porteurs de projets mobilisent avant tout leurs contacts, c'est très clair.

Pour entretenir la dynamique de dons, il faut être très présent. Chaque projet dispose sur le site d'un espace d'échange sous sa présentation. J'y postais les messages de remerciements aux contributeurs eti des nouvelles régulières de l'avancée du projet. A mi-parcours du temps de collecte, comme je l'ai dit, il y a eu un creux dans les dons. Un ami, Hervé Le Goff, a réalisé une vidéo dans laquelle je présentais le projet, nous l'avons mis en ligne, j'en ai informé les contributeurs et plein d'autres gens, et la dynamique est revenue. A la fin des 70 jours, j'ai exprimé ma gratitude à tous. Aujourd'hui encore, je donne des nouvelles du projet et de la promotion du livre. Les contributeurs seront bien entendu invités à toutes les expositions qui seront réalisées à partir du livre, ce qui nous fournira une occasion de rencontre en direct.

À ton avis, pourquoi les sites de financement participatif fonctionnent-ils ? Pourquoi les gens, même ceux qui connaissent les porteurs de projets, donnent-ils plus volontiers par l'intermédiaire de ces sites plutôt qu'en contactant directement les auteurs ?

Je crois que ces sites donnent une visibilité aux projets, et créent de la dynamique collective. Contribuer au financement d'un projet par le biais de KissKissBankBank ou autre, c'est moins donner de l'argent à une personne à titre individuel, que rejoindre un collectif qui contribue, par ses dons mais dans l'esprit également, à faire aboutir un projet dans lequel tout le monde croit. De plus, ces sites font tout pour que se crée la confiance. Le porteur de projet doit présenter une affectation précise des sommes qui seront collectées. Dans mon cas, les 3045 euros initialement demandés ont été affectés à la numérisation et à la chromie des images. Le reliquat a contribué à couvrir les frais d'impression et de façonnage, poste très lourd.

Combien KissKissBankBank prélève t-il sur les montants récoltés ?

8 % du montant total : 5 % de commission et 3 % de frais de transactions bancaires sécurisées. Moins d'une semaine après la fin de la collecte, l'argent m'était versé. C'était impeccable. Là aussi, la confiance est capitale.

Si tu engageais un nouveau projet artistique, ferais-tu de nouveau appel au financement participatif ?

Je l'envisagerais tout à fait. Pour Du Loukoum au Béton, je pense avoir bénéficié du fait que ce type de financement n'est pas encore très connu en France. Si tous les photographes se précipitent dessus, on risque la sur-sollicitation, car nos carnets d'adresses se recoupent en partie. Sans même parler du fait que les personnes désireuses d'apporter leur soutien à des projets de qualité vont se retrouver face à des choix difficiles, ne pouvant soutenir tout le monde... Néanmoins, je pense que ce mode de co-financement est appelé à se développer, car les fonds publics et du mécénat d'entreprise sont clairement à la baisse et se spécialisent. De plus en plus, les auteurs doivent se débrouiller seuls et s'autofinancer, c'est indéniable.

                                                              ***

Ce constat lucide ne semble pas abattre Frances. Elle assure actuellement la promotion de son livre, qui est disponible en librairie depuis le 7 novembre 2012. Envoi des dossiers de presse, démarchage des galeries, réponses aux entrevues... L'artiste ne se contente pas aujourd'hui d'être créateur, il est aussi fund raiser et son propre attaché de presse. Mais manifestement, pour Frances, le jeu en vaut la chandelle. Son livre Du loukoum au béton est magnifique, et chacune des 88 photos qui y sont présentées donnent à voir un visage étonnant de la Turquie moderne. Ne vous privez donc pas de ce voyage entre loukoum et béton, entre tradition et modernité.

Du loukoum au béton, un livre trilingue (français, anglais, turc) de Frances Dal Chele, avec des textes de Ahmet Altan et de Armelle Canitrot, édité par Trans Photographic Press. On peut commander le livre sur le site de l'éditeur ou l'acheter en librairie, au prix de 35 euros.

Pour aller plus loin :

Texte de présentation du projet par Frances Dal Chele

La présentation du projet Du loukoum au béton sur KissKissBankBank

Présentation du livre  sur le site Le journal de la Photographie, 7 novembre 2012

Le site de Frances Dal Chele : http://frances-dal-chele.com/actualites/

Illustrations :

Titre : couverture du livre Du loukoum au béton, Trans photographic press, 2012

Corps de texte 1 : portrait de Frances Dal Chele, avec son aimable autorisation

Corps de texte 2 : Trabzon, Boztepe 2007, © Frances Dal Chele

Corps de texte 3 : Diyarbakir, Diclekent-Métropole, © Frances Dal Chele

 

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