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L'homme augmenté est-il un homme affaibli ?

Quand les technologies encouragent notre propension à déléguer et éteignent notre vigilance

Par , le 22 janvier 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 20 février 2013

Rien ne semble arrêter la prolifération d'outils et le développement d'applications censées nous faciliter la gestion des flux informationnels se déversant dans nos boîtes de messagerie ou dans nos agrégateurs les plus divers. Parfois, les outils ont pour unique fonction de simplifier les diverses tâches que nous menons au quotidien, notamment sur les réseaux numériques.

L'attrait de la nouveauté ou l'addiction à celle-ci (pour reprendre les thèses du neurologue Irving Biederman) participe de cette course effrénée à l'invention et à l'innovation. Au-delà des discours technophiles, voire technolâtres, certains auteurs s'inquiètent de "l'aberration consistant à déléguer sans limites aux machines le soin de régler nos relations et nos rapports avec le monde", pour reprendre les propos de Jean-Michel Besnier (L'homme simplifié. Fayard, 2012) alors que d'autres comme Michel Serres perçoivent dans ces mêmes technologies un moyen d'externaliser et de soulager nos mémoires, offrant ainsi un espace disponible pour l'inventivité et la créativité.

«L'homme simplifié»

Plusieurs interventions (émission sur La place de la toile, conférence à l'IHEST) du philosophe Jean-Michel Besnier sur cette problématique sont d'ailleurs accessibles en ligne, notamment en relation avec la publication de son ouvrage imprimé.

Si on ne peut ignorer les avancées déterminantes permises par les technologies numériques, par exemple dans le champ du handicap et, plus largement, dans le domaine médical, on est en droit de s'étonner à l'instar de l'auteur d'une certaine passivité d'un très large public vis-à-vis des outils numériques que nous utilisons au quotidien.

Un exemple caractéristique est celui du correcteur orthographique : un rapport récent de la commission scolaire québécoise Eastern Townships souligne "l'importance pour les enseignants d'encourager les élèves à utliser les correcteurs automatiques et de les former à une utilisation raisonnée et éducative de ces outils et à leurs limites". L'auto-correction soulage artificiellement l'élève au cours de son travail de saisie informatique mais quelques témoignages rapportés dans l'étude montrent que cette forme de délégation met sérieusement l'élève en difficulté et affaiblit son habileté à écrire lorsqu'il retourne à l'écriture manuelle.

Le cas des outils de réseautage social est aussi intéressant à analyser dans cette perspective : Jérôme Batout estime que l'histoire de la création de Facebook, forgée à partir de bien des conflits, diffère du fonctionnement du site proprement dit où "tout est fait non pas pour circonscrire le conflit, mais carrément pour le supprimer [...] Si jamais quelque chose vous ennuie ou vous gêne avec l'un de vos amis, inutile d'entrer dans un débat avec lui. Vous pouvez décider unilatéralement de  «supprimer» l'ami". On retrouve, semble-t-il, une démarche assez similaire sur Twitter avec l'option du Unfollow, contribuant ainsi à développer parfois une certaine logique de l'entre-soi.

La voie de l'homme documenté

Pour éviter l'état de dépendance béate vis-à-vis des technologies numériques et favoriser le développement d'une pensée critique, il importe à chacun de développer son propre Environnement d'Apprentissage Personnel (EAP) à la manière de ce que le MooC ITyPA proposait récemment. Ce temps d'apprentissage nécessairement long s'oppose à un autre temps, celui du Web 2.0, axé sur "l'instantanéité de l'information" dont Twitter constitue l'un des symboles les plus marquants, rappelle Alexandre Serres.

Au sein de notre environnement actuel, Olivier Le Deuff avance sur le Guide des Égarés une définition de ce que peut être, selon lui, un "homme documenté" : " l’homme documenté se doit de maîtriser les techniques et de se montrer capable de choisir les outils tels que ceux pour réaliser une veille ou pour se construire son propre environnement personnel de travail et d’information". Pour ce faire, l'auteur précise qu'il faut éviter deux principaux risques de délégation : une délégation reposant "sur la confiance en un outil et basée sur un usage simpliste, laissant de côté les fonctionnalités avancées, si bien que l’usager se montre incapable de réagir et de préserver ses données dans le cas d’une évolution du service voire d’une fermeture" et une délégation consistant "principalement à ne pas se soucier directement des outils et à en confier la gestion à des personnes tierces jugées plus compétentes en jugeant notamment que la technique est secondaire et concerne que les techniciens".

On perçoit à travers ces diverses réflexions l'ambivalence des technologies numériques considérées comme des pharmaka, c'est-à-dire, selon Bernard Stiegler, à la fois comme remède et poison.

Sources

Place de la toile : Vers l'homme simplifié

IHEST : L'homme simplifié : Conférence

Commission scolaire Eastern Townships : http://etsb.crifpe.ca/pages/rapport

Batout, Jérôme. « Le monde selon Facebook ». Le Débat 163, no 1 (2011)

Alexandre Serres : Utiliser et maîtriser le micro-blogging : Twitter (mars 2012)

Le blog de Christine Vauvrey : L'entre-soi

Olivier Le Deuff (Guide des égarés) : L'homme documenté

Ars industrialis : http://www.arsindustrialis.org/pharmakon

 

photo : narghee-la via photopin cc

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