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Comment réussir à l'université sans ordinateur ?

Soit un élève qui a passé tout son cursus dans un quartier pauvre et qui vient à entamer des études universitaires

Par Tété Enyon Guemadji-Gbedemah , le 22 janvier 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 20 février 2013

L'expression "digital natives" laisse penser que le fait d'être né en même temps que les technologies numériques donne automatiquement une compétence pour utiliser ces dernières, sans avoir eu à l'apprendre. Ce raccourci temporel ignore totalement lesproblématique d'espace, réel ou symbolique, qui sépare des dizaines de millions de jeunes de par le monde des outils numériques les mieux considérés, à savoir les ordinateurs. 

Il est actuellement impensable d'envisager des études supérieures sans les technologies de l'information et de la communication, quel que soit l'endroit du monde dans lequel on habite. Partant de ce constat brutal, on pourrait penser que les jeunes qui entrent à l'université sans avoir été familiarisé avec les TICE n'ont aucune chance de s'en sortir. Ce n'est pas ce qu'affirment les auteures de l'article publié dans le British Journal of Educationnal Technology, intitulé "The habitus of "digital strangers" in higher education".  Cet article relate les résultats partiels d'une enquete menée auprès d'étudiants sud-africains entrés à l'université avec un faible bagage technologique. Comment s'en sortent-ils ?

Contexte

 

Soit un élève qui a passé tout son cursus scolaire dans un township sud-africain (zone urbaine pauvre et sous-équipée réservée aux Noirs durant l'apartheid, qui abrite toujours des populations défavorisées) et qui vient à entamer des études universitaires. Comment va t-il suivre sachant que son cursus va requérir l'usage des TIC auxquelles il a été peu ou pas du tout exposé durant son parcours scolaire antérieur ? C'est à cette question qu'une recherche menée depuis 2003 auprès d'étudiants sud-africains sur l'accès et les usages des TIC a tenté de répondre. 

Laura Czerniewicz et Cheryl Brown, auteures de l'article qui rapporte les résultats de cette recherche, relèvent tout d'abord un biais fréquent dans la littérature : celui de considérer que les téléphones portables ne font pas partie des TIC, qui conduit à les exclure des recherches menées sur les usages des TIC en milieu éducatif. C'est un biais important, car l'usage des téléphones portables représente l'essentiel de l'habitus des étudiants sur lesquels a porté l'observation.

Habitus et capital

 

En effet, les "digital strangers" en question ne sont pas aussi étrangers que cela aux TIC. Avant d'entrer à l'université, la quasi-totalité d'entre eux savait se servir des téléphones portables pour communiquer mais aussi pour rechercher des informations. En conséquence, une fois à l'université, ils continuent de se rabattre sur cette technologie qui apparaît très accessible dans leur contexte, et en Afrique d'une manière générale, relativement aux ordinateurs. C'est leur "habitus technologique".

Toutefois, l'usage des téléphones portables par les "digital strangers" ne se substitue pas complètement à celui des ordinateurs, ces appareils étant de très loin ceux qui sont les mieux acceptés en contexte éducatif. À l'inverse, les téléphones portables sont considérés par les enseignants comme des objets de distraction. Les nouveaux étudiants doivent donc s'adapter à ces exigences. Pour analyser leurs stratégies, les auteures déroulent une grille d'analyse empruntée à Bourdieu sur les capitaux.

Les "digital strangers" a priori, et la recherche le confirme, ne disposent pas d'un capital économique pour s'offrir un ordinateur et une connexion à Internet. Généralement, ils vivent dans des familles qui ne sont pas équipées. Partant, ils vont mobiliser leur capital social et culturel pour parvenir à leurs fins et adopter des pratiques conformes à ce qui est attendu dans le contexte universitaire.

Certains emprunteront au coup par coup les ordinateurs d'un parent ou d'un ami. D'autres négocieront l'accès à Internet dans des établissements où ils disposent de contacts. Bref, ils mettent en oeuvre une diversité de stratégies pour atteindre leurs fins et dans cette perspective utilisent aussi leurs téléphones, quand ils n'ont pas accès à un ordinateur.

En conclusion de cette étude sur l'habitus des "digital strangers" en Afrique de Sud, ceux qu'on qualifie comme tels ne le sont pas réellement dans la mesure où ils sont familiers avec au moins une technologie, le téléphone portable. En milieu éducatif, ce public peu exposé à l'ordinateur aura toujours tendance à recourir au téléphone portable qui fait partie désormais de son capital culturel. Pour les acteurs éducatifs, il y a donc une nécessité de tenir compte de cet habitus en s'ouvrant à l'usage du téléphone dans l'enseignement et dans l'apprentissage. Il est louable d'oeuvrer à faire progresser le ratio ordinateur par étudiant mais il est encore mieux de commencer par la politique des moyens existants. Aussi les auteures pointent-elles du doigt la faible importance accordée aux projets sur le m-learning, non seulement en Afrique mais partout dans le monde, alors que le téléphone représente manifestement l'objet technologique le mieux maîtrisé par les jeunes.

Article original :

Czerniewicz Laura, Brown Cheryl : The habitus of "digital strangers in higher education", British Journal of Educational Technology, Vol 44 No 1, 2013. (.pdf)

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