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Surinformation et déficit de la capacité d'attention : un problème mal posé

Par Christine Vaufrey B , le 20 avril 2010

Stowe Boyd, analyse américain spécialisé dans l'étude de l'impact des outils sociaux sur le commerce, les médias et la société, réfute dans un article publié au début de l'année 2010 l'opinion largement partagée d'une surabondance d'information provoquant un déficit d'attention chez les individus.

Toujours connecté, souvent noyé...

Dans l'article intitulé The False Question of Attention Economics, Stowe Boyd constate en effet que nombre de commentateurs aujourd'hui estiment que nous avons depuis longtemps dépassé notre capacité à absorber et retenir les informations pertinentes qui nous arrivent par le biais d'Internet et des autres médias, dans un flux continu et bouillonnant. 

Il prend acte du fait que nous sommes de plus en plus nombreux à être obsédés par l'idée de manquer quelque chose d'important dans ce flot d'information, ce qui nous conduit à rester connectés en permanence sur notre compte Twitter par exemple, parfait symbole du flux permanent de nouvelles dans lequel il s'agit de distinguer la pépite. Il prend acte également du fait que nous privilégions aujourd'hui les systèmes personnels de recommandations pour distinguer le bon grain de l'ivraie, que nous avons besoin des autres pour construire une échelle de valeur des informations reçues. Bref, que nous ne nous en sortons plus tout seuls.

Le mythe de l'âge d'or du juste niveau d'information

Mais si Boyd détaille longuement dans son article cette position aujourd'hui largement partagée, c'est pour mieux la réfuter.

Pour cela, il s'appuie sur l'histoire. Il note que la question du déficit d'attention a été posée en ces termes dès les années 70 du siècle dernier, c'est à dire bien avant la naissance d'Internet tel que nous le connaissons aujourd'hui. Mieux : il cite Diderot, philosophe français du XVIIIe siècle, qui déjà constatait qu'il était devenu quasiment impossible de trouver l'information recherchée dans les livres, tant le nombre de ces derniers était grand. Ce qui le conduisit d'ailleurs à créer l'Encyclopédie, la première du genre en français, qui concentrait en une seule série de volumes toutes les informations disponibles à son époque sur les sciences, les arts et les métiers. En somme, l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert était l'Internet du XVIIIe siècle. 

Boyd développe alors sa pensée : selon lui, tous les pessimistes qui affirment que nous ne sommes plus capables de nous repérer dans le flot d'information qui nous submerge, adhèrent au mythe d'un supposé âge d'or, un monde dans lequel nous aurions été en capacité de prendre des décisions éclairées à partir d'informations complètes et en nombre suffisant, disponibles au moment voulu. Ceci est évidemment faux, mais constitue pourtant la base de tous les raisonnements qui accusent les technologies et les médias de détruire nos formes sociales les plus élaborées. Boyd n'hésite pas à dire que ce présupposé cache en fait un regret bien moins avouable, celui d'une époque où il était plus facile qu'aujourd'hui de contrôler la diffusion et le contenu des informations, et d'orienter les comportements des consommateurs que nous sommes tous...

10 ans pour maîtriser le karaté. Combien d'années pour maîtriser l'information ?

Si Boyd ne nie pas les difficultés que nous éprouvons à gérer les importantes quantités d'informations auxquelles nous sommes exposés, il affirme avec force que cela tient surtout au fait qu'il s'agit d'un phénomène nouveau, et qu'il nous faudra du temps pour nous y adapter, pour inventer les outils efficaces et ainsi enrichir une fois de plus notre culture commune. Il fait ici le parallèle avec l'invention de l'écriture, considérée dans l'Antiquité comme l'instrument de la perte de la culture, et qui s'est en réalité avérée être un formidable vecteur d'enrichissement pour l'humanité.

Selon Boyd, il faut considérer l'apprentissage de la gestion du flux d'information à l'échelle d'une génération, ce que ne font pas les tenants du déficit de l'attention. Il mentionne le fait qu'il faut au moins 10 000 heures d'apprentissage pour maîtriser des pratiques aussi sophistiquées que celle d'un instrument de musique ou d'un art martial. Pourquoi ne nous donnerions-nous pas ce temps pour améliorer notre capacité de gestion de l'information? Internet représente une révolution culturelle et cognitive aussi importante que le fut l'écriture voici plusieurs milliers d'années. Ce n'est qu'en s'appropriant ce nouvel outil, en expérimentant, mais surtout pas en sanglotant sur un pseudo paradis perdu, que nous en tirerons le meilleur et contribuerons ainsi à l'avancée, inéluctable et souhaitée, de la culture commune. 

Et s'il s'agissait surtout de partage de pouvoir ?

Cet article exigeant trouve des prolongements et illustrations dans bien des domaines, et notamment dans celui de l'éducation. Les quelques études conduites avec rigueur sur les effets des TIC sur les apprentissages des élèves montrent que leur utilisation génère un accroissement notable de certaines compétences, notamment des compétences de lecture et d'écriture, comme le rappelle fort opportunément Le Café Pédagogique en re-publiant une étude de Jean Heutte. Non pas parce qu'elles disposeraient de qualités intinsèques "magiques", mais tout simplement par ce qu'elles offrent aux élèves de plus nombreuses opportunités de lecture et surtout d'écriture, ce qui finit par porter ses fruits. En élargissant l'accès aux formes sophistiquées d'expression, les outls numériques ébranlent les lieux anciens de pouvoir. Ce qui rejoint finalement la pensée de Stowe Boyd, lorsqu'il soupçonne les esprits chagrins prompts à déplorer notre déficit d'attention de pleurer surtout sur la perte de leur propre pouvoir de contrôle. 

The False Question of Attention Economics, Stowe Boyd, Social Computing Journal, 22 janvier 2010.


Illustrations : Allessandrini, Flickr, Licence CC. Page de titre de l'Encyclopédie de Diderot et d'Alembert.

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