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Nos traces numériques méritent-elles d'être conservées ?

Les musées sont tentés de collecter nos traces numériques. Mais en ont-ils le droit, et que vont-ils en faire ?

Par Alexandre Roberge , le 24 mars 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 03 juin 2016

Les musées collectent les artefacts qui témoignent de civilisation parfois fort anciennes : œuvres d'art, documents, objets issus de fouilles archéologiques, etc. Mais si les époques passées ont laissé de nombreux indices physiques de leur existence, qu'en est-il de notre monde dans lequel tant d'éléments de notre quotidien n'ont pas de réalité physique ? Comment collecter aujourd'hui les éléments significatifs de notre époque pour les générations futures ?  En archivant le Web, bien sûr!

Mais les musées peuvent-ils utiliser impunément les productions des internautes ? C'est la question qui a été abordée dans un récent atelier de discussion, résumé par Clairey Ross, particulièrement à la lumière de certaines initiatives de musées et organismes britanniques.

Collecter les traces numériques...

Été 2012. Londres va vibrer au rythme de la XXXe Olympiade. À l'approche de la quinzaine, le Musée de Londres, en partenariat avec l'Université de Westminster, décide de créer une plateforme où les citoyens de Londres pourront jouer les « curators » (voir la définition de ce concept anglais dans notre article sur le sujet), donner leurs impressions sur les Jeux et l'ambiance dans la ville. Pour les deux institutions, Twitter est une plateforme idéale, qui a une plus grande notoriété que lors des Jeux de Pékin en 2008 ou ceux de Vancouver en 2010.

La question, pour le musée, était de savoir s'il était possible de collecter un flot de tweets. Techniquement, oui. Comme il est décrit sur le site du projet Citizen Curators, des outils comme le TAGS (Twitter Archiving Google Spreadsheet) permettent de récupérer et de visualiser les messages sur Twitter avec l'identification de l'usager, sa géolocalisation, l'heure et la date, l'URL du texte, etc. Mais le vrai problème se situe plutôt au niveau du droit d'auteur et du droit à l'image : peut-on utiliser impunément les productions des Internautes sans demander l'avis de ces derniers ? Prudemment, les initiateurs de l'activité ont adopté la même ligne de conduite que la Librairie du Congrès aux Etats-Unis : ils ont sélectionné uniquement des billets textuels, 7 000 pour être exact. 

Certains musées britanniques sont allés plus loin et ont collecté des images. Par exemple, le Victoria & Albert Museum a créé un projet Flickr, « Collect London 2012 », qui a collecté des centaines de photos placées sous licence Creative Commons par leurs auteurs. Le résultat est une galerie qui montre bien plus les travaux de construction des infrastructures des Jeux que les compétitions elles-mêmes. 

Les institutions britanniques s'efforcent d'archiver bien des traces numériques. Par exemple, le British Library rassemble les pages publiques Facebook dans une collection spéciale. Pour le moment, seules les pages non dynamiques peuvent être collectées. Le même organisme travaille à un projet appelé le Twittervane afin de noter quels sont les sites les plus partagés par les internautes pour créer une base d'archives du Web. Il songe par le fait même à collecter les tweets.

... ça vaut le coup?

La question de l'éthique est revenue souvent dans l'atelier. En effet, si les centres de recherche ont des codes d'éthique très stricts pour tout ce qui a trait aux réseaux sociaux, les musées naviguent dans un grand flou. Qui détient les droits des gazouillis ou de ce qui est déposé sur les réseaux? Comment s'assurer que les archives Web soient utilisées éthiquement ? En outre, il n'existe pas encore beaucoup de moyens technologiques efficaces pour rassembler le contenu publié sur le Web. Et les fournisseurs de services eux-mêmes ne se prêtent pas nécessairement au jeu, de manière à ne pas faire fuir leurs utilisateurs voyant d'un très mauvais oeil leurs productions données à qui les veut. Par exemple, la stratégie de Citizen Curators d'utiliser le TAGS ne serait plus applicable aujourd'hui puisque Twitter a resserré ses conditions pour partager des tweets.

En cette matière, il y a beaucoup de questions et peu de réponses pour l'instant. Néanmoins, si les musées cherchent des exemples de guides pour user des réseaux sociaux, ils peuvent consulter ce site qui contient plus de 200 politiques d'usages des médias sociaux dans des entreprises, États et organisations.

Et puis, recueillir ces éléments, c'est bien, mais ça sert à quoi ? Les initiateurs du projet Citizen Curators se sont posé la question quelques mois après la fin des Jeux. Certes, pour le futur, cette collecte sera intéressante. Les historiens auront un certain intérêt à lire les réactions des citoyens par rapport à divers événements de l'actualité. À condition que cette collection parvienne jusqu'à eux ! Car actuellement, le musée se retrouve avec une collection de 7 000 gazouillis sans trop savoir qu'en faire. Les conservateurs doivent se pencher sur les différents moyens de valoriser intelligemment cette collection, le matériau brut n'étant pas absolument passionnant. 

Les musées sont donc face à un dilemme. D'un côté, ils cherchent à collecter les tweets, considérés comme des traces importantes et significatives de notre façon de vivre. De l'autre, ils ne savent trop quel parti prendre face au droit d'auteur et au droit à l'image, et ne savent pas comment valoriser ce matériau. On suppose que les réponses à ces questions viendront en même temps que la systématisation de telles initiatives. 

Ross C. : Can a Museum collect tweets ? And should it ? clareyross.wordpress.com, 7 février 2013.

Illustration : capture d'écran de la page d'accueil du site Citizen Curators.

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