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L’enseignement : une profession à haut risque de stress ?

On raille souvent les enseignants pour la longueur de leurs vacances. Mais leurs conditions de travail sont éminemment stressantes, bien plus que celles de beaucoup d'autres métiers. Portrait de l'enseignant en individu épuisé.

Par Philippe Menkoué , le 09 avril 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 08 mai 2013

L’épuisement professionnel des enseignants, même s’il peine encore à se faire prendre au sérieux, est une réalité qui sait désormais se faire entendre. De plus en plus d’enseignants osent s’ouvrir, rompre le silence pour parler de leurs problèmes, de la pénibilité de ce métier que le reste de la société semble bien souvent négliger. Car, si des études ont montré que le stress n’épargne aucun secteur d’activité, l’enseignement reste le métier où le taux d’employés stressés surprend encore souvent. Une triste réalité certes, mais dont les causes, les manifestations et les spécificités toutes aussi hétérogènes les unes que les autres, nous donnent un aperçu des (dures) réalités inhérentes au métier d’enseignant, en particulier dans l'enseignement primaire et secondaire.

Des enseignants de plus en plus dépressifs


Agressés, frappés par leurs propres élèves, méprisés et moqués tant par ces derniers que par certains adultes, la liste des affres auxquels sont confrontés les enseignants est bien longue et peut varier selon les contextes. Nombreux sont ceux qui finissent par décrocher (parfois après trois ou quatre annnées d'exercice seulement) et certains sont parfois poussés au suicide… Car, comme le souligne le professeur Louis Brunet de la Faculté des Sciences de l’éducation de l’université de Montréal, dans son article intitulé Stress et climat de travail chez les enseignants : « La profession enseignante est considérée comme étant un emploi à haut risque de stress et d’épuisement professionnel ».

Et les statistiques le confirment. En France par exemple, une étude menée en 2002 par le Syndicat National des Enseignants du second degré (SNES) révélait déjà que 67 % des enseignants estimaient que le stress au travail était plus important dans leur métier que dans d’autres. Une réalité toujours d’actualité mais qui, sembleraient concerner davantage les enseignants débutants. Ainsi, dans un article publié dans Le Café Pédagogique,  François Jarraud se demande si le burnout est devenue la maladie professionnelle des enseignants et commente une étude menée entre 2008 et 2011 sur le sujet en direction de cette cible, dont les résultats sont plutôt alarmants : « Selon l'étude, la moitié des enseignants (47%) souffre d'épuisement émotionnel, 56% de dépersonnalisation (forte détérioration de la relation aux élèves), la seconde caractéristique du burnout. ».

Une réalité qui s’applique aux enseignants tant du primaire que du secondaire, ceux des pays riches comme des pays pauvres. Car, le métier d’enseignant s’apparente de plus en plus à un vrai parcours du combattant aujourd’hui.

Un épuisement professionnel aux origines et aux conséquences diverses

Dans un article paru dans la revue Sciences Humaines, la journaliste Flora Yassine insiste sur l’intensité et la surcharge de travail comme principaux facteurs du stress des enseignants. A cet effet, elle propose une liste de ces facteurs dressée à partir d’une synthèse d’étude internationales (comme elle le souligne elle-même) et affirme : « En cours, il faut répondre, écouter, se déplacer, écrire, maintenir l’ordre, gérer la dynamique de groupe. À la maison, corrections, préparations de cours sans cesse actualisés… le conflit de rôles  éduquer et instruire, par exemple, le manque de reconnaissance  de la part d’une société prompte à tenir l’école responsable de ses dysfonctionnements, le manque d’appétence  des élèves pour nombre d’apprentissages, le climat des classes, l’inadéquation de la formation ». Une liste assez exhaustive certes, mais qui semble ne pas tenir compte des facteurs inhérents à l’enseignant lui-même tels que le manque de confiance en soi et l’expérience limitée de certains qui sont pourtant tous aussi déterminants dans la gestion de ce stress, comme le rappelle le Professeur Louis Brunet (dans l’article cité plus haut) lorsqu’il affirme qu’« en effet, les effets du stress sont inversement proportionnel aux sentiments de compétence et d’efficacité perçus par un individu ». 

Cependant, comme le souligne le Professeur Gosselin, professeur en psychologie du travail et des organisations à l’université du Québec et initiateur en 2007 d’une étude sur le stress au travail des enseignants, la charge de travail reste « vraiment le plus important marqueur de stress ». Une réalité qui varie selon les contextes.

Des enseignants plus stressés au Nord qu’au Sud ?

 

Même si l’on n’en parle pas beaucoup, les enseignants des pays du Sud sont eux-aussi concernés par ce problème. Au même titre que leurs collègues du Nord, sinon plus, si l’on s’en tient aux raisons évoquées comme facteurs de stress dans les études menées en Occident. Car, des effectifs pléthoriques dans les salles de classe au Cameroun, à l’absence de salle de classes dans certaines localités du Burundi en passant par le manque de ressources ou la qualité douteuse de la formation des enseignants pour ne citer que ces facteurs, les éléments abondent pour déstabiliser l'enseignant qui, très vite, peut considérer son travail comme une corvée.

Toutefois, ce phénomène est très peu documenté, car des études sur le sujet n’existent pratiquement pas, à l’exception de cette étude parue dans le Canadian Journal of Behavioural Sciences, volume 36 Numéro 3, de juillet 2004 intitulée Dynamique Motivationnelle de l'Épuisement Et Du Bien-être Chez Des Enseignants Africains, qui traite de ces questions en rapport avec le contexte de nombreux pays africains.  Ainsi, en plus d’évoquer les facteurs cités plus-haut, l’article insiste sur l’aspect pécuniaire mentionnant par exemple cet « écart flagrant, à diplôme égal, entre le revenu des enseignants et celui des autres agents des secteurs public et privé » par exemple. Une réalité dans les pays du Nord aussi, me diriez-vous certainement, mais un problème qui, malheureusement, ne semble pas tellement préoccuper les ministères en charge de l’éducation, si l'on en croit le peu d'empressement mis à corriger le problème. 

Des clés pour mieux faire face


Comme dit l’adage « prévenir vaut mieux que guérir ». La maitrise par chaque enseignant des différents agents stressants inhérent à son métier est nécessaire afin de mieux les contrôler. La formation des enseignants est donc parfois remise en question. Des voix s’élèvent de plus en plus pour réclamer une meilleure préparation psychologique des enseignants. 

A cet effet, Jacques Nimier, dans ses 10 conseils pour…gérer le stress  se demande si « l'introduction de l'interdisciplinarité … la formation psychologique (et non seulement le cours de psychologie qui ne présente aucune incertitude!) avec ses exercices, ses jeux de rôle, ses objets intermédiaires ne peuvent-ils pas être vus également comme des moyens de préparer les enseignants à gérer l'incertitude de leur profession et donc leur futur stress ? ».Un aspect sur lequel il faudrait peut-être insister dans les cursus de formation dans les ENS et autres institutions de formation des enseignants. Car, comme le souligne François Jarraud, "Une formation sur les représentations et sur la gestion des situations difficiles est la bonne réponse. Si on ne forme les nouveaux enseignants qu’à la didactique des disciplines déconnectée des situations de travail réelles, ces derniers n'échapperont pas au choc de la réalité (ndlr)". Et de poursuivre, à l’intention des enseignants eux-mêmes : "une prévention et un traitement efficace du stress doivent porter sur quatre aspects importants de la gestion de soi qui sont : le développement d’une philosophie de vie positive, faire le point sur son environnement de travail, la mise en forme psychologique, la mise en forme physique et une saine gestion du temps".

En conclusion, il apparait clair qu’enseigner demeure un métier particulièrement stressant, du fait des diverses interactions qu’il implique pour l’enseignant. Il est donc indispensable que les enseignants s’approprient les moyens de pouvoir gérer leur stress au risque de s’épuiser. Afin de profiter pleinement des immenses satisfactions qu'apporte aussi ce métier.

Illustration : Neamov, Shutterstock.com

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