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Le sentiment d'impuissance des activistes numériques

Malgré la distance, l'activisme numérique laisse des traces profondes, particulièrement lorsque les luttes échouent

Par Alexandre Roberge , le 28 avril 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 29 mai 2013

Agir pour changer le monde. C'est le rêve de bien des gens que d'enrayer les inégalités et améliorer la qualité de vie sur notre planète. Et si, à l'ère d'Internet, certains résument l'activisme à la signature d'une pétition en ligne, d'autres se dévouent corps et âme pour tenter de faire changer les choses.

Les acteurs de l'activisme

Qui sont ceux qui se font entendre aujourd'hui ? Un très récent article publié sur Global Voices, décrit ces différents types d'individus. Il y a d'abord le lanceur d'alerte, celui que les anglophones appellent le whistleblower, qui fournit des informations. Ces personnes peuvent avoir un impact considérable puisqu'elles sont en possession de documents prouvant des scandales, des situations immorales, etc. Récemment, l'actualité a montré l'importance du whistleblower lorsqu'un individu anonyme a remis à un regroupement de journalistes d'enquête un disque dur contenant des milliers de noms de contribuables ayant des comptes dans des paradis fiscaux. Un document qui a eu de grands effets dans de nombreux lieux de pouvoir, dont l'Élysée avec l'affaire Cahuzac.

Il y a les forgerons, c'est-à-dire ceux qui prennent cette matière brute et qui la rendent accessible au commun des mortels. Si, en général, ce sont les journalistes qui effectuent ce travail, les activistes s'y mettent aussi. Pensons à Julian Assange et Wikileaks. Bien que dénoncé par toutes les instances gouvernementales et de la presse, le site permettait tout de même d'accéder aux des documents confidentiels (notes diplomatiques, vidéos de l'armée, rapports, etc.). Le but étant évidemment que les visiteurs s'en emparent et les diffusent largement.

Enfin viennent les trolls qui, par leurs actions, ont le rôle d'assurer que l'information circule. Car si le partage entre citoyens a une certaine efficacité, ce sont des groupes marginaux d'activistes qui arrivent par des moyens forts à distribuer le message. Un des exemples les plus connus est le regroupement Anonymous qui, depuis quelques années, met son grain de sel dans divers dossiers partout dans le monde. Les membrres des groupes se réclamant des Anonymous sont certes dérangeants et leurs actes sont moralement discutables (piratage de sites officiels, de comptes Twitter, etc.), mais elles ont le mérite de braquer les projecteurs sur les situations qui leur semblent injustes.

Les blessures de l'activisme, même à distance

Toutes ces catégories d'activistes sont soumises à un risque, car l'activisme, même numérique, laisse des traces. C'est ce que rapporte Cameran Ashraf, un Iranien-Américain qui a travaillé activement lors du Mouvement des Verts en Iran, un groupement pacifique manifestant contre la réélection en 2009 du président iranien Ahmadinejad. Mouvement qui n'a pas réussi à faire prévaloir son point de vue pour réformer l'Iran et qui s'est terminé par des morts, des centaines de blessés et des milliers d'arrestations. On a souvent dit que cette révolution était la première vécue sur Twitter. Ashraf est allé plus loin dans l'activisme: il a non seulement blogué sur la situation, mais il a fourni du support technologique aux protestataires d'Iran.

Évidemment, le sentiment d'aider un mouvement pacifique et démocratique est grisant. Mais comme le décrit le jeune homme dans ce texte, cela a provoqué chez lui une très grande dépression. Pourtant, pourraient croire certains, l'activisme numérique ne crée-t-il pas une distance vis à vis de son objet ? Hé bien, pas vraiment. Selon le jeune homme, les activistes numériques vivent, au contraire, très intensément leur lutte. Comme il le décrit, l'activiste numérique est souis à des sentiments extrêmement forts : il s'investit à fond dans la cause tout en omettant les « banalités » de la vie réelle (famille, amis, santé mentale, etc.). Il est entièrement focalisé sur la crise à l'autre bout du monde et la vie réelle derrière l'écran s'efface. Et puis, lorsque les actions échouent, une grande culpabilité l'envahit.

C'est ce qu'a vécu A. Cameran. Il a fini par se sentir coupable de ne pas avoir été à la hauteur.  Un sentiment d'échec profond devant l'impossibilité de changer sa société d'origine. Et ce, malgré les encouragements d'un collègue activiste qui lui affirmera qu'il a fait tout ce qu'il pouvait. Mais rien à faire, Ashraf n'en pouvait plus. Il s'est donc coupé d'Internet et a même éteint régulièrement son cellulaire puisque pour lui, chaque coup de téléphone lors des protestations signifiait une mauvaise nouvelle.

Cameran Ashraf se remet lentement de cette épreuve douloureuse. Il admet tranquillement qu'il a fait son devoir et qu'il n'aura pas à avoir honte quand il racontera à ses enfants son rôle lors des manifestations de 2009. Même à des milliers de kilomètres, il a contribué à cette révolution qui n'aura peut-être pas atteint son but, mais qui aura eu le mérite de montrer que bien des Iraniens se sont battus pour réformer leur pays.

Son témoignage est un message d'avertissement pour les activistes numériques. Ils doivent prendre garde à ne pas tout sacrifier au profit de la cause et ils doivent se préparer assez tôt à l'éventuelité d'une défaite. Ce qui ne veut pas dire qu'il ne faille plus jamais lutter pour ce qui semble juste, bien au contraire.

Auger Barbara : "Se faire entendre sur Internet :Thor, les Trolls et les militants de l’information" · Global Voices en Français. Consulté le 29 avril 2013.  http://fr.globalvoicesonline.org/2013/04/11/143617/.

Ashraf Cameran :  "Les blessures psychologiques de l’activisme numérique" · Global Voices en Français. Traduit par Claire Ulrich. Consulté le 29 avril 2013. http://fr.globalvoicesonline.org/2013/04/21/144240/.

Source image: hikrcn, shutterstock

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