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Un clic pour une cause

On raille souvent les activistes de salon, qui clique pour soutenir des causes sans sortir de chez eux. Mais dans certains contextes, ce geste est déjà un engagement.

Par Lucie Lavoie , le 30 avril 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 29 mai 2013

On définit généralement le slacktivisme comme un activisme paresseux; voyez par exemple cet article publié sur la page de l'Atelier des médias de RFI. Parce qu’on reproche aux slacktivistes de se contenter de cliquer pour participer à un mouvement collectif virtuel. Et ce, qu’il s’agisse de s’opposer à une décision politique, à un groupe paramilitaire ou à une multinationale. À titre d’exemple, cette pétition lancée par un programmeur colombien de 28 ans contre les FARC, qui a été signée par plus de 12 millions de personnes, comme on peut le lire dans un articles de 2010 publié sur le défunt site d'Owni.

Les vocables se sont multipliés autour de ce militantisme sur Internet : slacktivisme, clicktivisme, slackertivisme, fauteuil révolutionnaire (moins récent), bénévolat virtuel. Le phénomène est volontiers critiqué mais est-il aussi inefficace que ses détracteurs semblent l’affirmer ?

Engagement confortable et efficace ?

 

Par son action rapide et confortable, le "clicktiviste" s'offrirait une bonne conscience à bas prix, sans contribuer au changement. Les «militants» s’habitueraient rapidement au confort de leurs fauteuils révolutionnaires !

En fait, ces critiques ont été largement justifiées, d'autant plus qu'on ne sait pas toujours très bien qui se cache derrière les sites de pétitions en ligne. Avaaz par exemple, n'est peutêtre pas le site idéal que son fondateur veut bien le dire, comme le mentionnait Christine Vaufrey dans un article publié en septembre 2012. La toile alternative le soupçonne même d’être un agent du système, associé aux Etats-Unis ou de l’ONU. On lui reproche de ne pas s’adapter aux cultures locales et de négliger les liens avec les ONG locales.

En 2009 déjà, Alexandre Roberge brossait un portrait introductif à la mobilisation  humanitaire et écologique sur Internet et plus spécifiquement sur les réseaux sociaux. Même diagnostic : le militant via Internet ou un média social tel que Facebook devient rapidement négligeant. Alexandre cite Evgeny Morozov, qui estime que dans un contexte aussi large que celui d'Internet, « chaque individu fournit un effort moindre à celui qui serait le sien dans un petit groupe…». Ce qui donne matière à réflexion, au-delà du champ du militantisme en ligne !

La croissance de la collecte de fonds en ligne

 

Nicolas Kayser-Bril sur Owni en 2010, semblait du même avis. Cette mobilisation de salon mène rarement à l’action, sauf dans certains cas. Par exemple, la pétition de 73 000 Allemands contre l’interdiction des jeux vidéos violents a atteint son objectif. Mais la plupart des pétitions resteront lettre morte. Le clicktiviste sera moins enclin après avoir signé une pétition, à participer à une manifestation ou à faire un don. Il estimera avoir déjà fait son devoir.

Car on s'en doute, il est plus facile de cliquer pour afficher son soutien à une cause que de sortir sa carte de crédit pour faire un don. Comme si le sentiment ou l’émotion de se joindre à un grand groupe de nations comblait le militant au point de ne pas ressentir le besoin de sortir dans la rue ou de sortir son portefeuille.

L’auteur mentionne que l’application Causes, qui permet à la fois de lancer des pétitions et de récoleter des fnds pour une large variété d'actions, a connu une progression dans sa levée de fonds : les transferts sont passés de 20 000$ par semaine en 2008 à 200 000$ en 2010. Selon Kayser-Bril, l’activisme social doit rester social et utiliser «convaincre ses amis pour son effet boule de neige» que ce soit via Causes, le don demeure avant tout une expérience sociale.

Le slacktivisme : un acte de défi démocratique

 

Toutes ces critiques de ce nouveau genre de militantisme et de ses effets pervers ne s’appliquent qu’au slacktivisme opéré dans un contexte de vie démocratique. Dans les pays au régime autoritaire et répressif, l’activisme virtuel constitue un niveau d’engagement tout à fait différent. Une forme de liberté d’expression qui, pour certains, représente un acte de défi. Lors du printemps arabe, selon la doctorante Courtney C. Radsch, cette forme d’activisme visait d’abord à assurer une couverture médiatique grand public et à générer une l’attention des médias, pour qu'il devienne impossible aux pouvoirs en place de mener une répression brutale en profitant du silence médiatique. Cette stratégie s'est avérée efficace. On comprend donc que le clicktivisme et le slacktivisme génèrent un sens dont la portée diffère selon le contexte politique et social du pays.

Il est vrai que l’action demeure indispensable pour changer le monde, et la jeunesse des pays arabes qui ont lutté (et continuent de lutter) pour l'instauration de régimes démocratiques le savent mieux que quiconque. Le printemps arabe ne s'est pas fait sur la toile, mais dans la rue. Avant de se lancer dans une manifestation publique, nombre de militants réfléchissent : est-ce la meileure forme d'action possible ? Que risque t-on, dans le contexte où nous sommes ? Et bien entendu, ils 'informe sur l'identité des organisateurs, et vérifient que leurs propres opinions ne sont pas contraductoires avec le mt d'ordre de la manifestation collective.

De la même façon, avant de signer une pétition sur le site d’Avaaz, nous nous informons sur l’événement ou du sujet contre lequel nous nous élèverons. Voilà un point de départ à considérer. On découvre les effets dévastateurs des OGM de Monsanto sur la planète et ses habitants, les conséquences de la guerre en Syrie sur la population, l’éducation des femmes en Irak. Cette petite poussée du doigt sur la souris, si banale soit-elle, est souvent la conséquence d'un début de prise de conscience. Pour changer le monde, il faut déjà changer sa façon de voir les choses. Internet nous y aide, même si le risque de manipulation est grand. Raison de plus pour apprendre à évaluer la validité d'une informaiton en ligne.

Alors vraiment paresseux les slacktivistes? Sûrement pas partout sur la planète, et pas si inconscients qu’il semblerait à première vue.

 

Références :

Wikipedia : "Slacktivism." Consulté le 30 avril 2013. http://en.wikipedia.org/wiki/Slacktivism.

Nar, Bahia : "Le slacktivisme, un moyen d’éveiller les consciences ou simplement de se donner bonne conscience ? - Atelier des médias, rfi. Consulté le 30 avril 2013. http://atelier.rfi.fr/profiles/blogs/le-slacktivisme-un-moyen-d-veiller-les-consciences-ou-simplement?xg_source=activity.

Kayser-Bril, Nicolas : "L’âge adulte de l’activisme sur Facebook » OWNI. Consulté le 30 avril 2013. http://owni.fr/2010/09/24/l%E2%80%99age-adulte-de-l%E2%80%99activisme-sur-facebook/.

Vaufrey, Christine : "Mobilisation citoyenne : qu'il est difficile d'être parfait !" Thot Cursus. Consulté le 30 avril 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/18661/mobilisation-citoyenne-est-difficile-etre-parfait/

Roberge, Alexandre : "Pour changer le monde, il faut plus que des clics de souris." Thot Cursus. Consulté le 30 avril 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/5320/pour-changer-monde-faut-plus-que.

Radsch, Courtney C. "UNVEILING THE REVOLUTIONARIES: CYBERACTIVISM AND THE ROLE OF WOMEN IN THE ARAB UPRISINGS." James A. Baker III Institute for Public Policy Rice University. Consulté le 30 avril 2013. http://bakerinstitute.org/publications/ITP-pub-CyberactivismAndWomen-051712.pdf.

Mirani, Leo. "Sorry, Malcolm Gladwell, the revolution may well be tweeted"  The Guardian. Consulté le 2013. http://www.guardian.co.uk/commentisfree/cifamerica/2010/oct/02/malcolm-gladwell-social-networking-kashmir.

 Illustration : amasterphotographer, Shutterstock.com

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