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Résister, de l'écran à la rue

Comment la toile aide t-elle la rue, et inversement ?

Par Christine Vaufrey , le 30 avril 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 29 mai 2013

Jean-Luc Manise, travaillant au CESEP (Centre socialiste d'éducation permanente de Nivelles, Communauté française de Belgique), a produit en 2012 une étude intitulée "De l'activisme numérique au militantisme de terrain - Les nouvelles formes d'engagement", librement téléchargeable au format pdf.

Cette étude, née de plusieurs rencontres, ateliers et formations réalisés au cours des années 2011 et 2012, a pour objectif d'examiner les éléments pouvant inciter les adeptes de l'activisme numérique à s'impliquer dans des actions de terrain.

C'est du moins ce qui est annoncé dans les premières pages de l'étude. En réalité, J.L. Manise consacre l'essentiel de son travail à présenter les arguments de ceux qui estiment qu'Internet ne joue aucun rôle dans les changements sociaux et peut même renforcer des dictatures, face à ceux qui pensent au contraire que les outils et actions numériques sont parfaitement adaptés au militantisme tel qu'il existe dans nos sociétés contemporaines et jouent dont un rôle considérable.

Il termine par de vibrants appels à la défense de la neutralité du net, au droit à l'oubli, à la promotion du mouvement du libre, passant finalement à côté de son objet premier, et c'est dommage.

L'étude n'est pourtant pas inintéressante, loin de là. Elle permet de se remettre en mémoire les principaux arguments des deux camps présentés plus haut.

Internet : arme efficace ou pistolet à eau ?

 

De nombreux théoriciens et militants de longue date estiment en effet que l'activisme numérique n'est au mieux qu'une forme dégradée, au pire une mascarade, face au militantisme de terrain, seul capable de peser sur le cours des événements. Les deux formes d'action diffèrent sur deux points essentiels :

A/ Le niveau de risque

- L'activiste numérique ne veut pas prendre de risque; il clique pour une cause tant que cela ne lui coût pas cher, matériellement et symboliquement parlant. Il est englouti dans une masse de gens qu'il ne connaît pas, ce qui ne l'incite pas à s'engager plus avant.

- À l'inverse, l'activiste de terrain prend des risques. Il peut se faire tabasser, intoxiquer par les gaz lacrymogènes, arrêter et emprisonner. Dans de nombreux pays, il peut même mourir à cause de ce qu'il fait. Ce qui pousse généralement une personne à s'engager dns un mouvement, ce sont ses iens forts avec quelques individus qui en font déjà partie. 

B/ L'organisation

- L'activisme numérique se mène dans un joyeux bazar, ce qui favorise la participation du plus grand nombre mais rend quasiment impossible toute prise de décision stratégique, légitime mais pas nécessairement acceptée de tous.

- A l'inverse, l'action militante de terrain est généralement très bien organisée et hiérarchisée, les actions les plus significatives (grandes manifestations, occupations de locaux, etc.) étant même préparées avec une rigueur toute militaire. 

Plusieurs auteurs cités par Manise souligne le côté dérisoire d'appellation telles que "la révolution Twitter", qui désignent l'outil utilisé à la place de la cause défendue. Les évangélistes du web leur semblent risibles ou même pitoyables, et surtout coupables de passer sous silence le fait que les pouvoirs autoritaires manipulent les outils et réseaux numériques au moins aussi bien que les activistes, et qu'il est donc suicidaire d'encourager les gens à manfester leur opposition à un régime sur Facebook par exemple, ce qui revient à remettre au dit régime une liste de personnes à surveiller ou à arrêter.

Bien entendu, les défenseurs de l'activisme numérique (au premier rang desquels se trouve Cory Doctorow) ont des arguments aussi puissants à afficher : 

Il y a longtemps que les activistes les plus engagés n'utilisent plus les réseaux sociaux publics pour transmettre des informations et surtout, ils codent leurs messages. Doctorow rappelle en effet que les outils de brouillage et de cryptage existent, et qu'ils sont extrêmement efficaces. 

Le fait de cliquer sur une bannière ou de signer une pétition en ligne ne doit pas être systématiquement perçu comme un acte isolé. Parmi ceux qui réalisent cette action, certains développeront leur engagement alors que d'autres s'en tiendront là. Ce qui n'est finalement pas si différent de ce qui se passe dans la vraie vie : par exemple, beaucoup de gens participeront à une grande manifestation pour défendre une cause mais n'intègreront pas un groupe local, ne distribueront pas de tracts dans la rue, etc. 

Enfin, et c'est le plus important, les mécanismes d'organisation et de prise de décision en réseau tels qu'ils se déploient dans l'espace numérique répondent particulièrement bien aux formes d'engagement et de militantisme qui se développent depuis les années 90 et remplacent progressivement des mouvements plus anciens, très bien organisés mais à court d'idées. L'engagement est plus bref, mais aussi beaucoup plus réactif. Lors des événements de terrain, le téléphone portable est à cet égard considéré comme "une petite machine de guerre" et permet aux meneurs de se coordonner en temps réel. 

Ces mouvements "valorisent l'individu et les compétences particulières, la prise de parole en nom propre, le refus de la délégation", dit Fabien Granjon cité par Manise. La désintermédiation massivement observée dans les domaines de l'éducaiton, de la culture et de la vente de produits et services est aussi à l'oeuvre dans l'univers de l'actions militante. 

Le grand récit de la résistance mondiale

 

Une forme particulière du cyberactivisme consiste en la mise en récit des actions réalisées IRL : toujours grâce aux téléphones portables, les manifestations, actions coups de poing... sont filmées et immédiatement mises en ligne. Les vidéos prises à la sauvette combattent la censure. Olivier Blondeau et Laurence Allard ont travaillé sur des milliers de vidéos déposées sur YouTube par des groupes activistes et des militants. Ils ont découvert qu'ici aussi, le mashup et le remix font merveille : les vidéos sont mixées, montées en suivant toujours la même dramaturgie, au détriment de la vérité des faits sans doute, mais pour alimenter "un imaginaire politique globalisé". 

L'activisme numérique n'est donc pas une forme dégradée de l'activisme de terrain, mais son complément. Les modes de fonctionnement en réseau sur la toile répondent aux aspirations de ceux qui préfèrent multiplier les engagements ponctuels plutôt que de prendre leur carte dans un parti à vie.  Les militants les plus engagés utilisent la toile et les appareils mobiles pour intensifier et démultiplier leurs actions. Il reste maintenant à dresser le répertoire des actions qui permettent à ceux qui sont un peu fatigués de cliquer sur des appels au soutien et voudraient bien aller un peu plus loin. 

Manise Jean-Luc : De l'activisme numérique au militantisme de terrain - Les nouvelles formes d'engagement. CESEP. Consulté le 30 avril 2013. 

photo : how will i ever via photopin cc

 

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