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Mémoire, plagiat et réseaux sociaux

Oliver Sacks soutient que notre mémoire procède par agrégation d'éléments internes et externes, et qu'elle ne tient pas compte de leur origine. de quoi relativiser de nombreuses pratiques qualifiées de "plagiaires".

Par Christine Vaufrey , le 07 mai 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 05 juin 2013

Oliver Sacks est un neurologue anglo-américain mondialement connu grâce à ses ouvrages qui ont vulgarisé les neurosciences auprès d'un très large public. Chacun de ses ouvrages présente des cas cliniques étudiés par Sacks dans le cadre de son activité de médecin neurologue. Son premier livre, L'eveil, a été adapté au cinéma. Un autre, L'homme qui prenait sa femme pour un chapeau, lui a apporté une renommée internationale. Certains chercheurs accusent son manque de rigueur sicentifique et le soupçonnent d'utiliser ses patients pour nourrir sa carrière littéraire. Mais en tout état de cause, Sacks a longuement étudié les fonctionnements et dysfonctionnements neurologiques, y compris sur lui-même.

En février 2013, il a publié dans la New York Review of Books (magazine littéraire auquel il collabore régulièrement) un essai intitulé "Speak, Memory". il y décrit comment voici vingt ans, à l'aube de son soixantième anniversaire, il a retrouvé de nombreux souvenirs anciens et s'est engagé dans la rédaction de plusieurs essais et d'un livre sur ses souvenirs d'enfance. Puis des discussions avec son frère, son cadet de 5 ans, lui ont montré que certains de ces souvenirs, que Sacks n'avait jamais mis en doute, étaient tout simplement faux. De pures constructions mentales.

Tous nos souvenirs sont des constructions mentales

 

Nous avons tous été confrontés à ce phénomène des souvenirs construits. Nous savons aussi, et les enquêteurs de police encore plus que nous, que les témoignages visuels d'une agression, d'un accident de la circulation... sont à prendre avec beaucoup de précautions : deux personnes ayant assisté au même évènement peuvent en conserver des souvenirs extrêmement différents, et bien malin alors sera celui qui parviendra à savoir où se situe la vérité. Selon Sacks, ces phénomènes ne tiennent pas de la défaillance, mais du fonctionnement normal de la mémoire. Un fonctionnement qui permet l'apprentissage et la créativité  en continu.

La mémoire selon Sacks agglomère et transforme en permanence des éléments venus de l'extérieur et que nous finissons pas considérer comme nôtres. Aucun apprentissage n'est absolument premier; il y a toujours quelque chose avant. Leus neurologistes insistent d'ailleurs sur l'importance cruciale des liens dans le processus d'apprentissage : liens entre les éléments nouveaux et les plus anciens, liens entre les champs disciplinaires, liens entre les personnes et leurs façons d'appréhender les éléments qui constitueornt les savoirs. Et si nous absorbons si aisément les apports externes nous dit Sacks, c'est que l'origine des sources n'est absolument pas une donnée prioritaire pour notre esprit : "L'indifférence aux sources nous autorise à assimiler ce que nous avons lu, ce que nous avons dit, ce que les autres disent et pensent et écrivent et peignent, aussi intensément et richement que s'il s'agissait de nos expériences primaires". 

La mémoire est donc un processus de recomposition permanent, et surtout pas une collection bien rangée d'éléments figés pour l'éternité. Et le partage (généralement involontaire) est absolument inhérent à cette dynamique : "Cette espèce de partage et de participation, cette communion, ne seraitn pas possibles si toutes nos connaissances, nos souvenirs, étaient étiquetés et identifiés, considérés comme des biens privés, nous appartenant exclusivement. Le souvenir est dialogique et ne naît pas seulement d'une expérience directe mais de la relation entre de nombreux esprits.", dit encore Sacks dans son essai.

La mémoire, un réseau social 

 

Comment ne pas voir ici une similitude troublante entre ces conclusions et les pratiques considérées comme plagiaires de certains étudiants, rédacteurs, écrivains et créatifs numériques ? Nul doute qu'il n'existe des pratiques plagaires intentionnelles, réalisées dans le seul but de bénéficier d'une récompense usurpée. Mais celles-ci ne peuvent être confondues avec les pratiques de partage systématique et de mélange d'éléments venus de sources diverses qui existent au quotidien sur la toile, en grande partie grâce aux réseaux sociaux. La circulation des éléments et leur déformation progressive, la capacité à faire du neuf avec de l'ancien, l'expression quasi-simultanée d'idées en de multiples points de la toile, font partie de l'expérience numérique quotidienne. Et on interprétera ces phénomènes, au choix, comme des signes de la dégradation et de l'apauvrissement de notre rigueur intellectuelle et de notre capacité créatrice, ou comme une expression plutôt fidèle du fonctionnement mental habituel, enfin débarrasée des contraintes et artifices imposés par ceux qui contrôlaient la diffusion des oeuvres et des idées, la valeur de ces dernières étant corrélée à leur rareté et leur originalité.

Vérité des faits et vérité du récit

 

Sacks va encore plus loin : il constate que sa capacité à oublier, à déformer et à construire ses souvenirs l'a conduit plusieurs fois à s'autoplagier. Autrement dit, à exprimer certaines choses dans une forme quasiment identique à ce qu'il avait déjà écrit de nmbreuses années auparavant, sans en avoir conservé le moondre souvenir. Sacks estime que cette capacité à se réinventer est commune à tous, mais particulièrement prononcée chez les créatifs, la créativité pouvant être considérée comme la capacité à envisager les choses essentielles pour soi dans des contextes et des moments différents. 

Ce qui conduit Sacks à remettre en cause notre capacité à établir une frontière solide entre la vérité des faits et la vérité du récit, le réel et notre interprétation de ce réel.

La terre plate comme une assiette a longtemps été considérée comme un fait, avant que l'on réalise qu'il s'agissait d'un récit, construit à partir des éléments que les scientifiques avaient à leur disposition à l'époque. L'on peut certes, et l'on doit sans doute, entretenir nos capacités à séparer les faits de leur interprétation, et c'est d'ailleurs tout le fondement de l'expérimentation scientifique et de la méthodologie du travail de recherche en général. Mais l'on doit savoir aussi que cette lutte permanente d'identification des sources, de déconstruction des agrégats conceptuels, ne coïncide pas avec le fonctionnement naturel de notre esprit. Le fait de copier sur son voisin, fût-il à l'autre bout de la planète, et à s'attribuer ses découvertes, relève moins d'une défaillance morale que d'une propension au partage et au mélange qui semble aujourd'hui constituer la base de la créativité humaine. À  moins que cette conclusion ne relève, elle aussi, que du récit ?

Sacks, Oliver. "Speak, Memory." The New York Review of Books. 21 février 2013. http://www.nybooks.com/articles/archives/2013/feb/21/speak-memory/.

Popova, Maria. "Neurologist Oliver Sacks on memory, plagiarism, and the necessary forgettings of creativity." Brain Pickings. 2 avril 2013. http://www.brainpickings.org/index.php/2013/02/04/oliver-sacks-on-memory-and-plagiarism/

Photo : O. Sacks à la conférence TED en 2009. Wikimedia Commons, licence CC BY 2.0

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