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Publié le 14 mai 2013 Mis à jour le 14 mai 2013

Travailler en apprenant, apprendre en travaillant

L'effacement des barrières entre formation et emploi est porteuse d'autant de risques que d'espoirs

À quel âge commence "la formation tout au long de la vie" ? 16 ans, 25 ans, 45 ans ? Ou plutôt dès la naissance ? Cette dernière proposition est la plus fidèle à la lettre de l'expression : "tout au long de la vie", c'est à dire du début à la fin. Mais dans les représentations collectives, la formation tout au long de la vie désigne surtout le fait de continuer à apprendre après la fin de la formation initiale; elle témoigne de la volonté des gouvernants de prendre en compte la nécessité de régulièrement mettre à jour ses compétences, et d'avoir les moyens pour cela.

Cette interprétation repose sur la croyance largement partagée qu'il y avait, jusqu'à une époque récente, un temps pour les savoirs fondamentaux (école primaire et secondaire), un temps pour les savoirs spécialisés (études supérieures), un temps pour le travail et un temps pour le repos du grand âge. Mais l'on sait aussi que ce découpage n'est rien d'autre qu'une simplification extrême de la réalité. 

200 millions d'enfants travailleurs dans le monde

 

Par exemple, l'organisation internationale du travail estime que plus de 200 millions d'enfants travaillent à temps plein de par le monde. Une situation jugée intolérable dans les pays développés, mais dont l'éradication pose d'énormes problèmes socio-économiques. Un équilibre entre accès à l'école et contribution par le travail paraît dans bien des situations préférables à une interdiction répressive qui feraient basculer des millions d'enfants dans une obscure illégalité. 

Travailler pour étudier : de plus en plus nombreux

 

Dans les pays développés, les étudiants du supérieur sont de plus en plus nombreux à travailler pour financer leurs études. En France, le plus récent rapport de l'Observatoire de la Vie Etudiante expose qu'en 2011, 73 % des étudiants exercent une activité rémunérée pendant au moins une partie de l'année. Près de la moitié de ces étudiants exercent une activité à temps partiel tout au long de l'année, et 68 % de ce dernier ensemble exercent une activité rémunérée sans lien avec leurs études. Les étudiants travaillent parce qu'ils ont besoin des revenus que cela leur procure. Et plus ils travaillent, plus ils déclarent avoir besoin de cet argent pour vivre.

Il existe très peu d'enquêtes en France sur l'impact du travail salarié sur les résultats des études. La plus récente, réalisée par l'INSEE, date de 2009. La présentation de ces résultats, dont le détail est absolument incompréhensible pour qui n'est pas statisticien, montre que plus le volume d'heures salariés en cours d'année d'étude est important, plus les chances de succès à l'examen sont faibles, ce qui provoque un allongement de la durée des études. En revanche, le fait d'occuper un emploi n'affecte pas la décision de poursuivre des études. 

La France n'est pas le pays le plus mal loti en termes de disponibilité des étudiants pour leurs études, sous l'influence conjuguée de l'existence d'une large classe moyenne, d'un coût d'études limité dans l'enseignement public et d'une bonne distribution des établissements sur le territoire. La situation est toute autre en Amérique du Nord par exemple. Aux Etats-Unis, les étudiants cumulent fréquemment travail salarié et emprunt bancaire, dont le montant global s'élève à près de 1000 milliards de dollars. Au Québec, la situation n'est heureusement pas si dramatique, mais une récente enquête réalisée par la Fédération des étudiants universitaires du Québec (FEUQ) montre que plus de la moitié des étudiants à temps plein, âgés de 20 à 24 ans, exercent une activté rémunérée. 40 % des étudiants de premier cycle travaillent plus de 20 heures par semaine. Fort logiquement, cet important investissment dans le travail salarié provoque un allongement de la durée des études. 

Ceci est d'autant plus vrai que les emplois occupés par les étudiants sont souvent de mauvause qualité, et sans aucun rapport avec leurs études. À côté des emplois situés au bas de l'échelle sociale mais néanmoins bien structurés, se multiplient les "petits boulots" qui n'offrent ni expérience significative capitalisable, ni stabilité, ni revenus suffisants : distributeur de tracts et de journaux gratuits, conducteur de taxi-vélos, manutentionnaire embauché pour une poignée d'heure... Des centaines de milliers d'étudiants quittent les études sans autre expérience du travail que ces emplois précaires. Leur vision du travail en est nécessairement faussée.

Etudier pour rester employable


Une fois l'emploi obtenu, ce qui peut prendre longtemps, l'injonction à la formation est omniprésente, et cela ne risque pas de changer de sitôt. À quoi ressemblera le travail demain ? demandait le magazine L'Express en avril 2013. Première caractéristique : apprentissage non stop. "La formation est continue. Les définitions de poste disparaissent. Pour obtenir son diplôme, le jeune se partage entre les études et au moins deux activités rémunérées. Une fois embauché, le temps de devenir professionnel puis en cours de carrière, le salarié va découvrir en interne (ou à l'extérieur) d'autres activités, épaulé par un tuteur et moins bien payé que la référence sur le poste, mais ce qui lui permet d'enrichir son bagage, d'acquérir des compétences sur des bouts de jobs. Mener plusieurs projets de front est fréquent".

Ce scénario est un peu trop idéal pour être vrai, on s'en doute. Néanmoins, la disparition des postes au profit des missions, impliquant un enrichissement constant des savoirs et savoir-faire, a été repéré par plusieurs prospectivistes et analystes de l'emploi. La frontière entre études et emploi continue donc de se brouiller, avec autant de risques que d'opportunités pour les futurs travailleurs : mener de front des études exigeantes et un ou deux emplois rémunérés est-il raisonnable et efficace ? Les grand systèmes économiques et sociaux (accès à l'emprunt, au logement, à la protection sociale, à une pension de retraite...) vont-ils s'adapter à la nouvelle condition du travailleur, hyper-pointu aujourd'hui, dépassé demain, et donc sans possibilité de planifier ses investissements ? Qui prendre en charge, et comment, les périodes d'inter-missions ? 

Le défi majeur devant ces bouleversements annoncés semble bien être celui de l'augmentation de la capacité de choix. Choix de travailler pendant ses études, choix de se former pendant l'activité professionnelle, choix de l'alternance entre périodes d'emploi et périodes d'études, choix de quitter un emploi dans lequel on excelle pour explorer de nouvelles voies... La véritable valeur ajoutée de la formation tout au long de la vie réside bel et bien là, dans la maîtrise qu'en auront les principaux intéressés. 


RÉFÉRENCES : 

International Labour Organization. "Travail des enfants." Consulté le 14 mai 2013. http://www.ilo.org/global/topics/child-labour/lang--fr/index.htm.

L'OVE : Observatoire de la vie étudiante. La vie étudiante - Repères. Edition 2011.Consulté le 14 mai 2013. http://www.ove-national.education.fr/medias/reperes2011.pdf.

Beffy, Magalie, Denis Fougère, and Arnaud Maurel. "L’impact du travail salarié des étudiants sur la réussite et la poursuite des études universitaires." Institut national de la statistique et des études économiques. Consulté le 14 mai 2013. http://www.insee.fr/fr/ffc/docs_ffc/ES422B.pdf.

Damgé, Mathilde. "Prêts étudiants aux Etats-Unis : les nouveaux "subprimes" ?" Le Monde.fr. 10 juillet 2012. http://www.lemonde.fr/ameriques/article/2012/07/10/toujours-plus-de-prets-etudiants-aux-etats-unis_1728495_3222.html.

Fédération étudiante universitaire du Québec. "Le travail rémunéré et les études universitaires." Last modified December, 2011. http://1625canepassepas.ca/wp-content/uploads/2012/01/CASP_-_Savoie_-_recherche_-_1112_-_Travail_%C3%A9tudiant_-_fr.pdf.

Sève, Marie-Madeleine. "A quoi ressemblera le travail demain?" L'Express. Last modified April 10, 2013. http://lentreprise.lexpress.fr/manager-et-organiser/a-quoi-ressemblera-le-travail-demain_39772.html#content.

Illustration : Pressmaster / Shutterstock.com

 


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