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La vie en ligne, des liens faibles à l'entre-soi

Ouvert à toutes les rencontres, ou confortablement installé avec ses semblables ? La vie en ligne a de multiples facettes.

Par Christine Vaufrey , le 21 mai 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 19 juin 2013

Facebook est un réseau social. Linkedin et Twitter aussi. Jusque là, tout va bien. Mais Flickr, Pinterest, Google + ou Ning en sont-ils ? En d'autres termes, vous permettent-ils d'être en contact suivi avec des personnes que vous ne connaissez pas, qui deviennt vos "amis" à la mode numérique ? 

Car bien entendu, les fameux "amis" de Facebook n'en sont pas. Et heureusement ! Si nous ne rencontrions que nos véritables amis sur le site de notre réseau social préféré, quel intérêt y aurait-il à s'y rendre, plutôt que de les rencontrer dans la vraie vie ou de leur téléphoner ?

Les liens faibles pour construire le réseau

 

L'intérêt des réseaux sociaux est donc de nous mettre en contact avec des inconnus ou quasi-inconnus, des personnes que l'on a croisées un jour, dans la vraie vie ou sur la toile, et avec lesquelles nous avons partagé au moins une chose : une appréciation commune sur une vidéo, la découverte d'une relation en commun, un souci professionnel, une opinion sur un fait d'actualité... Souvent, il n'en faut pas plus pour intégrer de nouveaux membres dans notre réseau et du coup, rejoindre les leurs. On s'efforce également d'entrer dans les réseaux de ceux qui contribuent à améliorer notre identité numérique : une personne populaire, ou avec une fonction importante dans notre environnement social, ou qui connaît quelqu'un que l'on souhaite atteindre depuis des années... 

Ce sont ces relations légères, caractéristiques des "liens faibles" qui unissent les membres d'un réseau, qui permettent l'accès à des informations nouvelles et donc l'élargissement de ses centres d'intérêt, le renforcement de son expertise, l'ouverture d'opportunités. 

Cette caractéristique des "liens faibles" est bien connue des utilisateurs des réseaux sociaux. La théorie des liens forts et des liens faibles a été formalisée par Mark Granovetter, qui a publié en 1973 un article devenu célèbre, intitulé "The Strenght of Weak Ties", La force des liens faibles. Granovetter y explique qu'il vaut mieux, pour accéder à des informations nouvelles, se fier aux personnes auxquelles nous sommes unies par des liens faibles qu'à celles que nous connaissons très bien, avec lesquelles nous sommes unies par des liens forts. Ceci, parce que :

- Nous partageons en continu avec nos proches une grande quantité d'informations; il y a donc peu de chance qu'ils nous apportent des informations réellement nouvelles lorsque nous en avons besoin;

- L'affection qui nous lie nous empêche de prendre des risques les uns avec les autres, car nous craignons d'abîmer notre relation. Par exemple, votre meilleur ami ne vous recommandera pas d'aller voir tel dirigeant de sa part s'il le connaît mal, alors même que vous cherchez un emploi, car il craindra de vous mettre en difficulté : le dirigeant peut par exemple vous renvoyer brutalement, ne se sentant pas redevable envers votre ami, excluant ainsi toute autre démarche d'approche de votre part. Du coup, votre ami se sentira coupable de vous avoir mis dans cette situation, sentiment qui affectera peut-être votre relation.

En revanche, utiliser ses relations lointaines fonctionne bien pour obtenir des informations nouvelles et utiles. Ceci parce que d'une part, plus ces relations évoluent dans des champs éloiognés du vôtre, plus elles sont susceptibles de vous apporter des éléments inconnus; d'autre part, moins vous êtes liés à elles par des liens d'affection, moins il y aura d'enjeux personnels dans l'échange d'informations. 

C'est sur ce principe de force des liens faibles que se fonde par exemple Linkedin, qui fait miroiter à ses utilisateurs la possibilité d'activer des millions de relations par le biais de quelques centaines de contacts directs. Or, on le sait, en matière de carrière le carnet d'adresses fait tout !

L'utilisateur rationnel des réseaux sociaux cherchera donc à élargir sans cesse le sien, à y intégrer des personnes très différentes les unes des autres, afin de maximiser les opportunités d'informations nouvelles arrivées jusqu'à lui par le hasard de la sérendipité, qui fait découvrir ce que l'on ne cherchait pas mais s'avère finalement intéressant. Ce qui passe aussi par une activité personnelle intense, sachant que l'on n'obtient rien sans avoir donné auparavant : c'est ainsi que se construit l'identité numérique, élément capital dans l'élaboration de la confiance qui doit se nouer entre membres d'un réseau pour que celui-ci devienne productif. Le sociologue français Dominique Cardon voit dans cette structure en réseau et la circulation fluide qu'elle autorise un potentiel important de renouvellement de la démocratie (voir son ouvrage La démocratie Internet. Promesses et limites). 

La tentation du repli, le spectre de l'ennui

 

Mais cette vision fluide et créative de la vie en réseau sur Internet est contredite par un mouvement tout aussi puissant, celui de l'entre-soi. L'entre-soi, c'est cette propension à se rapprocher de ceux qui nous ressemblent, à fonctionner en groupe plutôt qu'en réseau, dans un écosystème dont nous connaissons parfaitement les composantes, dans lequel nous sommes capables d'anticiper chaque mouvement et d'éviter les plus grosses perturbations. L'entre-soi conduit à la création de communautés, puis de tribus. Il est difficile d'échapper à l'entre-soi, surtout si l'on vient chercher sur la toile une reconnaissance et une écoute amicale que l'on n'a pas dans la vraie vie. Nombre de profs technophiles par exemple, qui se heurtent à l'indifférence de leurs pairs et de leurs supérieurs dans la vraie vie, se retrouvent sur la toile et forment une tribu qui possède ses rituels d'entrée, ses lieux (physiques et virtuels) de regroupement, son vocabulaire, ses têtes de turc et ses héros. Ces collectifs se vivent souvent comme des réseaux, car les membres sont géographiquement éloignés et utilisent les réseaux numériques pour communiquer, mais ils fonctionnent comme des groupes. À l'intérieur, l'information circule extrêmement bien; mais le groupe en produit peu pour l'extérieur, et a d'énormes diffcultés à décentrer son angle de vision des choses. 

Autre difficulté rencontrée dans la vie en réseau : l'ennui. Une longue fréquentation de Facebook, de Twitter, de Google + ou de tout autre réseau social numérique génère finalement un ennui profond, un désintérêt croissant pour les informations qui s'y échangent. Souvent, c'est à l'occasion d'une interruption de service que l'on prend conscience de la somme énorme de temps perdu à lire les messages de ses "amis" : des vacances, une panne d'ordinateur, la disparition d'un appareil mobile, un événement grave qui nous fait reconsidérer l'importance relative des choses... Car malheureusement, la vie en réseau ne nous transforme pas en êtres perpétuellement géniaux, ni même passionnants. Passé le plaisir de la découverte des uns et des autres, nous nous trouvons tous finalement terriblement normaux. La mention par une telle du menu de son petit-déjeuner nous amuse deux ou trois jours, avant de nous exaspérer. Même chose pour les rituels de prise de contact (combien de "bonjour à qui passera par là !" avec-vous lu cette semaine ?), les mots à la mode répétés ad libitum, les infos "exclusives" déjà vues dix fois en l'espace de deux jours... Le bruit remplace la communication, la fête est finie.

Et l'on aspire alors à retrouver ses amis, les vrais, ceux avec qui l'on a tissé des relations solides et sincères, avec lesquels on construit depuis des mois et des années un dialogue qui nous enrichit mutuellement et nous procure du plaisir. 

Nos liens faibles sont donc utiles, mais aussi futiles. Nos liens forts sont solides, mais ils nous confinent. C'est bien sûr dans le va-et-vient entre ces deux pôles que se situe l'équilibre. Exercice difficile, tant est grande la tentation de basculer d'un côté ou de l'autre. Mais exercice indispensable à toute personne souhaitant utiliser au mieux, notamment dans sa vie professionnelle, les réseaux sociaux en ligne.

RÉFÉRENCES :

(toutes références consultées le 21 mai 2013)

Granovetter, Mark S. "The Strength of Weak Ties." Americain Journal of Sociology, Volume 78, Issue 6 (May, 1973), 1360-1380. http://sociology.stanford.edu/people/mgranovetter/documents/granstrengthweakties.pdf.

Guillaud, Hubert. "Les liens faibles, moteurs de notre diversité informationnelle ?" InternetActu.net. 24 janvier 2012. http://www.internetactu.net/2012/01/24/les-liens-faibles-moteurs-de-notre-diversite-informationnelle/.

Jammet, Thomas. "« La force des liens faibles », ou comment réunir des inconnus autour d’un projet commun." 71Signe Experience. Non daté. http://www.71signe-experience.com/2013/01/%C2%AB%C2%A0la-force-des-liens-faibles%C2%A0%C2%BB-ou-comment-reunir-des-inconnus-autour-dun-projet-commun/.

Dacos, Marin. "Dominique Cardon, La démocratie Internet. Promesses et limites." Lectures, Les comptes rendus. 19 octobre 2010. http://lectures.revues.org/1162.

Vaufrey, Christine. "L’entre-soi." Les blogs Educpros.fr. 9 février 2011. http://blog.educpros.fr/christine-vaufrey/2011/02/09/lentre-soi-cck113/.

Illustration : Adchariyaphoto, Shutterstock.com

 

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