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Sébastien Magro, monsieur réseaux sociaux au musée du Quai Branly

Un musée, de multiples projets et activités en ligne ! Avec un chef d'orchestre pour distribuer le tout sur les réseaux sociaux...

Par Francine Clément , le 23 mai 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 18 mai 2016

Photographie De Sébastien Magro : © Johann Bulthé

Sébastien Magro, chargé de projets au Musée du Quai Branly, a accordé une entrevue à Thot Cursus le 9 mai dernier, au sujet du musée numérique, de son parcours et de ses fonctions actuelles.

Sébastien Magro dit avoir d'abord été étonné quand on lui a demandé, en 2012, de devenir le tout nouveau chargé des projets nouveaux médias au Musée du Quai Branly. Pourtant, son parcours de designer dans plusieurs grandes institutions muséales et son activité en ligne semblent, de l'extérieur à tout le moins, mener tout naturellement aux nouvelles responsabilités professionnelles du jeune trentenaire dans l'univers de la muséologie virtuelle.

C'est au cours de sa formation première en design événementiel et en scénographie que Sébastien Magro a effectué un premier stage dans l’univers muséal au Musée de la Civilisation, à Québec, en 2002. Par la suite, des études universitaires en design l'ont amené à la galerie VIA (Valorisation des Innovations dans l'Ameublement), une petite structure vouée à l'aide aux projets de jeunes designers. Il y est resté trois ans, à effectuer de la documentation, de la recherche iconographique, du travail sur les bases de données et du travail de veille : une première expérience professionnelle dans un contexte d’expositions culturelles non commerciales. Exilé à Montréal pendant un an et demi, il a ensuite travaillé chez Bélanger Branding Design, une importante firme montréalaise de design qui a notamment réalisé la signalétique de BAnQ.

De retour en France, le designer a travaillé sur une exposition hors-les-murs du futur MUCEM (le Musée des civilisations de l'Europe et de la Méditerranée qui ouvrira ses portes en juin à Marseille) ; il s'y est consacré, pendant quelques mois, à la scénographie et au graphisme d'une exposition sur le développement durable. Il a par la suite été, pendant plus d'un an, au Musée des Arts décoratifs, une expérience qu'il dit avoir été particulièrement enrichissante ; en remplaçant une commissaire partie en congé de maternité, il a été plongé au coeur de la préparation d'expositions, dont celle de La publicité au secours des grandes causes.

Les médias sociaux

Parallèlement à ses débuts professionnels dans l'univers du design et des musées, Sébastien Magro s'est intéressé aux médias sociaux. Dès 2007 et 2008, il est inscrit aux Facebook et Twitter, encore jeunes à cette époque (si peu lointaine, par ailleurs). Il constate l'intérêt des musées pour ces nouveaux réseaux sociaux et l'arrivée des musées, notamment québécois, dans l'univers de la baladodiffusion et sur la blogosphère. Il commence à publier un blogue de manière indépendante en 2009, à la fin de son mandat aux Arts décoratifs ; il y écrit sur ses visites d'exposition, sur des spectacles de danse et de cirque, puis il concentre son écriture sur le sujet du numérique au musée. Sébastien Magro devient alors plus actif sur Twitter et établit des contacts avec des professionnels des institutions culturelles, avec des indépendants, des étudiants, toute une communauté émergente, dit-il, intéressée par la culture et la muséologie numériques.

En 2011, il enseigne la communication visuelle multimédias dans un lycée parisien et oeuvre au sein de Réciproque, une société spécialisée en ingénierie culturelle multimédias, qui avait été responsable de la direction et de la mise en oeuvre du système d’information multimédia lors de la construction du musée du quai Branly, en 2006 (On peut d'ailleurs en voir le chantier sur ce blogue de réciproque.net). 

Projets nouveaux médias au Musée du Quai Branly

Au Quai Branly depuis 2012, Sébastien Magro y occupe le poste de chargé des projets nouveaux médias qui a été réaménagé pour comprendre non seulement le travail sur le site institutionnel du musée, mais aussi des tâches reliées à l'utilisation des réseaux sociaux et des applications mobiles. Ce poste transformé relève de la Direction du développement culturel et fait partie de la petite équipe du Service du développement numérique au même niveau de l'organisation que ceux de l'exposition ou de l'édition. En un sens, cette position dans l'organigramme est bien représentative de la progression fulgurante du numérique dans le monde muséal.

"Mon travail de chargé des projets est découpé en quatre types de tâches : travail sur le site Internet, animation des réseaux sociaux, travail sur les applications mobiles et veille technologique ; il consiste à établir des contacts avec les professionnels qui y travaillent afin d'aller chercher l'information au sujet du musée" dit-il. Sébastien Magro voit son rôle comme celui d'un accompagnateur des personnels qui créent du contenu à diffuser en ligne ; il s'agit pour lui de mettre en place et de gérer un écosystème numérique au sein de la grande organisation.

C’est donc avec la collaboration d’un comité éditorial composé d'une ou deux personnes-ressources par service qu’il rassemble l'information à diffuser sur les réseaux sociaux et sur le site internet institutionnel. Le groupe d’une douzaine de personnes se réunit une fois par mois et lui fournit les informations pertinentes, par exemple sur les ateliers et visites qui auront lieu dans les semaines qui viennent, les chercheurs qui travaillent au Centre de recherche, etc. Le chargé de projets souhaiterait voir s'accroître le nombre de ses collaborateurs nouveaux médias à l'interne, que leurs interventions soient plus fréquentes et qu'elles puissent éventuellement être effectuées sans passer par son intermédiaire.

Sébastien Magro souligne que la nature même du musée, qui a intégré le multimédia à ses installations in situ et lui a réservé une place de choix dans les salles dès son inauguration en 2006, explique en partie le fait que la majorité des personnels du musée s'engagent avec bonne volonté dans le travail avec les nouvelles technologies. Chacun s'y investit plus ou moins selon son intérêt, bien sûr, mais le chargé de projets n'a jamais senti de réticences de la part de ses collègues à intégrer ce travail dans leurs responsabilités, ce qui n'aurait peut-être pas été le cas si l'institution n'avait pas dès son ouverture été rompue à l'utilisation des nouvelles technologies in situ.

Cibler les publics à l'aide des médias sociaux

Sébastien Magro consacre près de la moitié de son temps de travail à l'animation des réseaux sociaux. Cela peut varier selon les moments, précise t-il, par exemple dans les jours précédant l'ouverture d'une exposition. Le Musée du Quai Branly est présent sur Facebook, Twitter, Youtube et Dailymotion (dans une moindre mesure) tandis que des espaces sont réservés pour le musée sur Tumblr, Google + et Pinterest, bien que ces dernières plateformes ne soient pas encore investies par le community manager.

Trois pages Facebook représentent le Quai Branly et servent à valoriser les collections, à faire la promotion de la programmation, des activités en cours au musée : une page institutionnelle, une page pour la Médiathèque et le salon de lecture et la page Les Before du Quai Branly. Cette dernière traite des événements du même nom, organisés en début de soirée au musée à tous les trimestres autour d'une exposition, et durant lesquels l'entrée est gratuite pour visiter les salles, assister à des concerts, des projections ou des expériences culinaires, un peu à l'image des Vendredis nocturnes du Musée d'art contemporain de Montréal. Cette page Facebook du Quai a pour cible les jeunes de 18 à 35 ans, un public plus difficile à rejoindre que les publics scolaires, les familles ou les seniors, qui se rendent plus naturellement dans les musées, et cela malgré la politique française de gratuité dans les musées nationaux pour les 18-25 ans.

Le compte Twitter du Quai Branly a reçu un très bon accueil, selon son animateur ; il y a eu 1000 abonnés spontanés, et on en est à près de 9000 abonnés (and counting) à ce jour. Sébastien Magro assure la gestion du compte avec le responsable du service ; il y met de l'avant le contenu choisi par le comité éditorial et publie au moins une entrée par jour, dont il fait la programmation hebdomadaire en début de semaine en préparant l'envoi automatisé de 5 à 10 tweets. On peut avoir jusqu'à une vingtaine d'entrées quotidiennes, selon les réponses à fournir aux gazouilleurs ; l'improvisation et la création font aussi partie de ce travail d'animation des réseaux sociaux.

La trentaine d'onglets ouverts en permanence sur l'écran du chargé de projets en font foi (cette abondance est d'ailleurs parfois l'objet de gentilles moqueries de la part de ses collègues, dit-il).  Les contenus qu'il publie sur les réseaux sociaux sont inspirés de la programmation du musée, certes, mais aussi de l'actualité. Par exemple, il raconte que l'hiver dernier, alors qu'il a neigé de manière exceptionnelle en France, il a photographié le jardin du musée sous la neige (il s'est d'ailleurs fait un peu disputer par le gardien à cette occasion, comme quoi la formation de tous les personnels doit être acquise pour mener à bien l'utilisation des TIC en milieu muséal). Les jours suivants, il a demandé aux conservateurs du musée de choisir des photographies de pièces de la collection en lien avec des populations vivant là où la neige fait partie du quotidien et les a publiées sur la page Facebook du musée. Cette initiative a été très largement suivie et commentée par le public, souligne t-il.

Sébastien Magro mentionne que l'utilisation des réseaux sociaux en contexte muséal et notamment au Quai Branly est plus qu'un outil d'information et revêt différentes fonctions. La diffusion de la programmation est une de celles-là, la valorisation des collections en est une autre ; on peut mieux faire connaître celles-ci, dit-il, en traitant des nouvelles acquisitions, en expliquant leur provenance, etc.

Écosystèmes et réseaux

Sébastien Magro considère que les réseaux sociaux permettent également de de mettre en place un écosystème culturel en créant une communauté avec les institutions muséales qui traitent de thématiques semblables ; ainsi, il n'hésite pas à promouvoir des expositions extérieures au musée mais dont les thèmes en sont proches, comme celles d'autres musées ethnologiques ou de la Cité de l'immigration. Pour ce faire, il retweete les entrées de ces institutions et relaie notamment des contenus sur Facebook. Des échanges se font également au sein de la communauté des animateurs de réseaux de musées ; les informations circulent au sein d'un système d'entraide virtuel sur les projets muséaux en cours, notamment à l'aide des hashtags #MuzeoNum et #museogeeks sur Twitter. Les réseaux sociaux servent aussi à faire connaître la vie du musée, par exemple sur #jourdefermeture de Twitter, une initiative de Sébastien Magro qui suscite beaucoup d'intérêt, autant de la part du public que des professionnels des musées francophones d'Europe et du Québec (sur lequel nous avons déjà écrit ici). 

D'autres dispositifs en ligne sont utilisés au Musée du Quai Branly : géré par le responsable de la médiathèque du musée, Kiosque du monde, sur l'outil de curation Scoop.it, propose un regard sur toute l'actualité culturelle et artistique des Amériques à travers une sélection d'articles de la presse internationale, sur des thèmes reliés aux collections du musée.

Les sites de partage de vidéos sont également utilisés au Quai, souligne Sébastien Magro. La chaîne Youtube du musée présente par exemple les bandes-annonces des nouvelles expositions, une série documentaire pour découvrir les collections, des making of, des vidéos en LSF destinées aux malentendants, etc. Ces documents ne sont pas réalisés par l'équipe régulière de son service, précise Magro ; l'équipe du musée, qui compte 250 employés, est en effet complétée par un groupe d'autant de prestataires qui oeuvrent dans différents secteurs de l'institution. L'immense public qui accède à ces vidéos directement à partir de la plateforme de Youtube représente, pour le Quai Branly comme pour tous les musées qui s'y retrouvent en grand nombre, la possibilité de mettre en valeur ses activités et ses collections en rejoignant un public virtuel beaucoup plus vaste que celui qui passerait, par exemple, par le site internet du musée lui-même.

Applications mobiles et veille

Plusieurs applications mobiles ont été réalisées au Quai Branly : une application sur le musée lui-même, comportant toutes les infos pratiques et des applications sur des expositions particulières, dont la récente Cheveux chéris. Une visite interactive du jardin sur support mobile est également disponible sur place ou sur le site web du musée. Un dispositif avec puces RFID installé en salle, Musée en musique, permet d'explorer les objets exposés dans la réserve ouverte de la collection d'instruments de musique. Certains dispositifs, notamment sur Ipod Touch et Ipad, sont portés par d'autres services que celui auquel Sébastien Magro est rattaché. Une stratégie globale d'intégration pour la réalisation des différentes applications est en train de se faire au musée. Sébastien Magro considère l'exemple de Photoquai,un événement porté parle Quai Branly, comme un premier test pour l'intégration des applications mobiles sur le futur site web du musée.  

Une partie importante du travail de Sébastien Magro consiste à assurer une veille sur le développement des technologies, sur le Quai Branly lui-même et sur les bonnes pratiques du numérique dans l'univers muséal. Pour ce faire, il se sert de différents outils : Twitter, Google Alertes, Facebook, les hashtags #museogeeks, #MuzeoNum et son wiki (une initiative d'Omer Pesquer). À tous les mois, le chargé de projets envoie une sélection de ressources à ses collaborateurs au musée sous forme de courriels contenant 5 ou 6 liens. La discussion s'engage avec eux autour de ces ressources et des possibilités qu'elles pourraient offrir pour le Quai Branly.

Imaginer le futur du Quai Branly numérique

À son arrivée au musée l'an dernier, Sébastien Magro a rédigé un état des lieux du numérique dans l'institution. Cette charte d'utilisation révisée par la direction jette les bases de ce qui pourrait devenir une politique institutionnelle de l'utilisation des nouveaux médias au Quai Branly. Le document décrit déjà, par exemple, ce qui peut être public et ce qui ne peut pas l'être, notamment selon les lois françaises, et présente un guide des bonnes pratiques. À propos de la voix institutionnelle à adopter sur les réseaux sociaux, rien n'est encore défini ; on a fait confiance au community manager, recruté justement pour ses compétences à ce niveau.

Sébastien Magro explique que le musée planche actuellement sur le projet de refonte du site internet institutionnel, prévue pour 2014 ; en effet, le site internet institutionnel est devenu très lourd et quasi impossible à gérer techniquement en raison des nombreux blocs d'information et des différentes bases de données qui y ont été intégrés au fil des ans. Ce projet de refonte engendre une réflexion sur l'offre numérique globale que veut faire le Quai Branly et sur la façon d'intégrer l'utilisation des réseaux sociaux, des sites de partage, des bases de données et des applications mobiles dans un portail institutionnel renouvelé.

Le chargé de projets nouveaux médias veut continuer à promouvoir les nouveaux usages du numérique au musée, en particulier avec des dispositifs légers tels que #jourdefermeture, à cibler des publics particuliers et à trouver, pour le Quai Branly, de nouveaux interlocuteurs, comme, par exemple, à l'aide de l'association un Soir, un Musée, un Verre que le Quai accueillera en juin autour de l'exposition Philippines, archipel des échanges. Pour des raisons techniques, entre autres, il est présentement difficile d'utiliser des dispositifs numériques en ligne dans les salles du Quai Branly, mais Sébastien Magro aimerait expérimenter en ce sens. Pour l'instant, il continue de créer, sur toutes les plateformes et les espaces disponibles, un musée adapté aux nouveaux usages du numérique.

 

RESSOURCES :

Musée du quai Branly [page consultée le 23 mai 2013] : http://www.quaibranly.fr/

Sébastien Magro sur Twitter : http://twitter.com/dasmtweets

Blogue de Sébastien Magro : http://dasm.wordpress.com

Site Internet de Sébastien Magro [page consultée le 23 mai 2013]  : http://www.sebastienmagro.fr/

Wiki MuzeoNum [page consultée le 23 mai 2013] : http://omer.mobi/muzeonum/

Photographie de Sébastien Magro : © Johann Bulthé

À LIRE AUSSI :

Qu’est-ce que fait un Community Manager ? L’exemple du Musée du Quai Branly [page consultée le 23 mai 2013].Interview de Sébastien Magro donnée à Hélène Herniou, consultante et blogueuse, le 9 mai 2013  : https://cliophile.wordpress.com/2013/05/09/episode-5-quest-ce-que-fait-un-community-manager-lexemple-du-musee-du-quai-branly/

Les museogeeks, catalyseurs de la transition numérique des musées [page consultée le 23 mai 2013]. Interview de Sébastien Magro donnée à Gayané Adourian le 5 novembre 2012: http://www.knowtex.com/blog/les-museogeeks-catalyseurs-de-la-transition-numerique-des-musees/

 

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