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Enseigner l'histoire en lycée technique : mission difficile

Le témoignage d'un enseignant d'Histoire en lycée technique au Cameroun. Parions que beaucoup de ses collègues, partout dans le monde, s'y reconnaîtront !

Par Philippe Menkoué , le 17 septembre 2013

Philippe Menkoué, Avec Son Aimable Autorisation

Depuis ma plus tendre enfance, j’ai toujours rêvé d’être enseignant. De « toucher à la craie », comme on dit ici chez nous. Mon entrée à l’Ecole Normale Supérieure de Yaoundé en 2008 a été pour moi le début d’une belle histoire qui semblait se confirmer avec ma première affectation, en 2011, au collège d’enseignement technique de Mang (un village situé dans la région de l’Est-Cameroun, à 8km de l’une des nombreuses frontières que le Cameroun partage avec la RCA voisine). Des élèves de 1ère année (équivalent classe de 6e) uniquement. Quel bonheur ! Ils arrivaient tous de l’école primaire et semblaient émerveillés par tout ce qu’ils découvraient au collège. Ils appréciaient énormément et participaient activement aux leçons dispensées par ce jeune enseignant arrivant tout droit de la capitale, que j’étais. Leur motivation et leur impétuosité parfois, me galvanisaient. Ils incarnaient en partie ce dont j’avais souvent rêvé.

Mais, les bonnes choses ne durant presque jamais, en octobre 2012, je suis affecté dans au lycée technique de Kpokolota, dans la ville de Bertoua (voir ci-dessous ). Et soudain en ville, tout est différent. Le contraste avec la campagne est frappant. Limite traumatisant. Des classes de 15 à 20 élèves en milieu rural, je passe à des classes de 100 élèves et plus. Des ados que la quête de leur propre identité semble tourmenter, pour la plupart.

 


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L’Histoire c’est pas trop leur truc, mais je me dois de les y intéresser, me dis-je. Après tout, s’ils ne savent pas d’où ils viennent comment sauront-ils où aller (comme dit l’adage) ? J’encourage les efforts de quelques gaillards des classes de Terminale dont l’inconsistance des questions me déconcerte parfois. J’essaye de retenir l’attention de ces jeunes filles qui ne peuvent s’empêcher de dormir pendant mes cours, en improvisant des exercices brise-glaces. J’utilise des cartes toujours plus colorées les unes que les autres, leur fait visionner des vidéos éducatives à partir de mon laptop que je promène dans la salle de classe. Cet aspect ludique donnera peut-être aux absents d’aujourd’hui l’envie de rester la prochaine fois. Mais, rien n’y fait. L’Histoire a toujours du mal à se faire une place dans le palmarès de leurs disciplines de prédilection. Et je m’interroge. Mes élèves n’aiment-ils pas l’Histoire ? Possible. Mais, dans ce cas, que fait le système en lui-même pour les y intéresser davantage ? Comment expliquer la constante mise à l’écart de cette discipline ? Ne peut-elle pas contribuer à sa manière au développement de mon pays? Qu’est-ce qui peut être (ou est déjà) fait pour redonner à l’Histoire une meilleure place dans les programmes scolaires, notamment en ce qui concerne l’enseignement technique et la formation professionnelle ? 

 

Enseigner l’Histoire dans un lycée technique : une véritable gageure

« Enseigner l’Histoire est plus approprié pour les élèves des lycées d’enseignement général que pour ceux des établissements d'enseignement technique». C’est une pensée largement répandue dans les milieux éducatifs au Cameroun. Une pensée erronée certes, mais qui semble bien justifier la marginalisation de l’Histoire dans les programmes des établissements d’enseignement technique. Une réalité que j’analyse à travers trois éléments majeurs :

Des quotas horaires très limités. Avec seulement deux heures de cours par semaine consacrées à l’enseignement de trois disciplines (Histoire, Géographie et Education à la citoyenneté) dans une classe de Terminale par exemple, jusqu’où pourrai-je aller ? Trois disciplines dont le total des leçons s’élève à 32, pour environ 27 semaines de cours par année scolaire seulement ! Car, bien que le calendrier officiel prévoit 40 semaines pour les six séquences, la réalité est la suivante : une semaine est consacrée aux évaluations pour chaque séquence (évaluation concernant 2 disciplines – Education à la citoyenneté et Histoire ou Géographie- par séquence) ; certains examens officiels (Baccalauréat des sciences et techniques industrielles notamment) démarrent le 21 mai 2014 (soit en plein milieu de la 6e séquence), et je me dois de mettre tout en œuvre pour avoir bouclé les programmes au moins deux semaines avant. Bien sûr, l’année scolaire sera ponctuée par quelques interruptions (jours fériés notamment). Nous avons donc un problème de place : le trop gros programme ne rentre pas dans la petite année scolaire. Un problème auquel même des cours de rattrapage ne sauraient toujours pallier.

Des programmes que des allègements à l’excès finissent par rendre incompréhensibles« Nous ne sommes pas dans l’enseignement général. Ici, il faut vraiment se limiter à l’essentiel ». Une phrase que l’on ne cesse de me répéter depuis mon arrivée dans ce lycée. Une « essentialisation » qui peut parfois réduire les leçons à de simples énoncés de causes, manifestions et conséquences de certains phénomènes historiques, que les détails peuvent pourtant aider à mieux comprendre.

L’absence de matériel didactique adapté aux programmes des classes de l’enseignement technique : Car, s’il est reconnu que les programmes d’Histoire de l’enseignement technique ne sont pas les mêmes que ceux de l’enseignement général, aucun livre officiel spécifique à ces programmes n’est mis à la disposition des enseignants. Je dois donc me contenter des seules listes de leçons et objectifs pédagogiques à atteindre par niveau qui sont mises à disposition chaque année. C’est déjà çà, me dit-on. Heureusement, en tant qu’enseignant, je suis aussi un "chercheur", un "bricoleur" (dans le meilleur sens du terme) qui commence à savoir où trouver les ressources dont il a besoin. À peu près.

 

Une discipline dont l’importance reste méconnue du grand nombre

Informatique, télécommunications, hôtellerie-restauration, etc., de plus en plus, j’entends parler de « métiers d’avenir ». Un concept plutôt fourre-tout à mon avis, mais qui contribue à renforcer les préjugés sur l’inutilité d’enseigner l’Histoire dans ces lycées. Comme si l’Histoire n’aiderait pas ces élèves à mieux comprendre, analyser certains faits et réussir dans ces domaines. En ma qualité d’enseignant d’Histoire, je crois transmettre un savoir susceptible d'apporter des réponses aux questions que se posent ces jeunes afin de mieux comprendre leur pays. Notre pays. Et le monde dans lequel nous vivons. L'histoire aide aussi à forger une conscience et développe l'esprit critique, si je ne me trompe.

Si, elle contribue à forger l'identité des jeunes et, plus largement, à avoir une idée plus juste de ce qui se passe dans le monde, en en trouvant les racines dans le passé, nul doute que réduire autant son apprentissage, comme c'est le cas pour certaines classes dans l’enseignement technique, risque d'avoir des conséquences importantes sur l’avenir du pays. Car, comme le souligne l’Africa Progress Panel dans son Rapport 2012 sur les progrès en Afrique (volet Education) : « Plus que jamais, la prospérité des nations dépend moins de ce que possèdent les pays (leur capital de ressources naturelles) que de ce que leurs citoyens sont capables d’apprendre (leur capital humain). Et ce qui est vrai pour les pays est aussi vrai pour les gens». 

Si les autorités sont de plus en plus interpellées sur le rôle clé de l’école (et plus largement l’éducation) dans la construction d’une nation forte, il importe tout de même de rappeler le rôle joué par les enseignants eux-mêmes dans cet état de décrépitude. Le manque de motivation (et même de culture, parfois) de certains d’entre eux (plus préoccupés par leurs problèmes matériels que par le souci d’enseigner comme le soulignaient R. Kenmoe et R. Kouam dans leur présentation de l’ouvrage Réinventer l’éducation en Afrique de l’inspecteur d’académie Joseph Brandolin, en 2006), n’encouragent pas toujours les élèves à s’intéresser et à travailler dans cette discipline. Mais, les choses semblent changer.

 

Des avancées notables

Conscient de cette situation, le gouvernement camerounais, à travers le Ministère des Enseignements Secondaires, a procédé à une révision des programmes des sciences humaines dans les établissements scolaires relevant de sa compétence. Une révision qui passe par l’instauration de nouveaux programmes entrés en vigueur l’année scolaire 2012/2013 et qui pour l’instant, concerne uniquement les classes du sous-cycle d’observation (soit les classes de 6e et 5e de l’enseignement secondaire général et de 1ère année et 2e année de l’enseignement technique). La grande nouveauté est que les programmes d’Histoire, de Géographie et d’éducation à la citoyenneté dans l’enseignement technique sont désormais les mêmes que ceux de l’enseignement général.

Une mesure à saluer, dont le but affiché est certainement de mieux faire face « aux défis de modernisation qui s’imposent à l’école Camerounaise … en vue d’accroître le rendement interne et l’efficience du système éducatif camerounais (ndlr)», comme l’explique le Dr Evelyne Mpoudi Ngolle, Inspecteur des enseignements secondaires, dans cette présentation intitulée Elaboration et mise en œuvre du curriculum du sous-cycle d’observation : conduite de la réforme.

Une lueur d’espoir qui laisse présager des jours meilleurs pour l’enseignement de l’Histoire dans les établissements d’enseignement technique et de formation professionnelle diront certains. Mais, de bonnes intentions, le monde en est pavé. Et même l’enfer, m’a-t-on dit. Quoiqu’il en soit, l’inertie n’a jamais été mon fort et je réfléchis à des stratégies à mettre en œuvre pour pallier au problème des quotas horaires hebdomadaires insuffisant pour ma classe de Terminale F4. C’est vrai qu’ils sont des architectes et maçons en herbe mais, qui a dit que l’Histoire ne pourrait pas un jour leur servir, même tout juste d’inspiration dans la conception d’un édifice par exemple ? Quoiqu’il en soit, prenons garde. Car, comme l'a dit un président français voici quelques années : « Un peuple qui n'enseigne pas son histoire est un peuple qui perd son identité. ». Et, la perte collective de repères ou l’instrumentalisation de l’Histoire auxquels nous assistons, représentent autant de menaces pour l’avenir de ce pays.

 

Références :

1. Africa Progress PanelRapport 2012 sur les progrès en Afrique, Note Politique, Septembre 2012. Lien : http://www.africaprogresspanel.org/index.php/download_file/view/2148/

2. Lemopi Tsassa, R. et Fofou, E.G., in L’école camerounaise à l’épreuve des exigences d’efficacité et de compétitivité, Publié le 25 mai 2013. Lien : http://lemopiraoul.canalblog.com/archives/2013/05/25/27237029.html

3. Kenmoe, R. et Kouam, R., in Réinventer l’éducation en Afrique, Ecovox N° 35, janvier-juin 2006, Lien : www.cipcre.org/ecovox/eco35/pages/reinventer_afrique.html Consulté le 14 septembre 2013

4. Mpoudi Ngolle, E., in Elaboration et mise en œuvre du curriculum du sous-cycle d’observation : conduite de la réforme, Ministère des enseignements secondaires (Cameroun), Lien : http://www.minesec.gov.cm/uploads/doc2013/IGE2013/Reforme_des_programmes_IGE1.pdf

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