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L'historien, le secret et Wikileaks

À l'ère de la transparence forcenée, inaugurée par Wikileaks et qui connaît sans cesse de nouvelles illustrations, a t-on encore besoin des historiens ?

Par Christine Vaufrey , le 17 septembre 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 15 avril 2014

François Durpaire est un historien spécialisé dans les questions liées à la décolonisation, enseignant en sciences de l'éducation et très engagé dans les mouvements citoyens visant à valoriser les héritages culturels multiples de la France et de ses habitants. Il publie sur son site personnel un long article dans lequel il décrit les conséquences pour l'historien de la publication par Wikileaks de centaines de milliers de documents diplomatiques qui, en d'autres temps, seraient restés protégés par le secret d'Etat pendant de longues années.

L'historien est en effet LE spécialiste des archives. Mais avec Wikileaks, ce n'est plus à l'historien de choisir quel carton d'archives ouvrir, comme dit Durpaire : "désormais l'archive arrive devant l'opinion publique sans le filtre de l'historien. L'historien derrière son ordinateur découvre l'archive en même temps que le quidam". 

Ce qui va évidement le contraindre à repenser son métier et sa fonction sociale, notamment en réaffirmant les bases méthodologiques de sa discipline, mot que l'on peut ici entendre dans ses deux significations. 

 

L'historien, spécialiste du secret

L'identité de l'historien est en effet largement basée sur sa relation au secret. L'historien, c'est celui qui mène l'enquête, nous rappelle l'étymologie : "il s'agit de traquer le secret, de découvrir ce qui est caché, pour dévoiler la vérité". Cette préoccupation de découverte de la vérité ne fait pas toujours bon ménage avec l'art de gouverner et ceux qui l'exercent. Durpaire rappelle que, depuis le début du XXe siècle, les démocraties occidentales ont organisé trois types de relation à la vérité et au secret :

- La censure : on écarte l'opinion publique de la connaissance, on travestit la réalité. Celle-ci fut particulièrement active chez les gouvernants français lors de la première guerre mondiale, avec la complicité active d'une presse aux ordres.

- La vérité arrangée : on joue le jeu de la diffusion d'informations, mais celles-ci sont contrôlées; on détourne l'attention du public des événements importants par une hypertrophie de la médiatisation d'événements insignifiants. Ce fut la stratégie dominante du gouvernement américain et de son président Ronald Reagan lors de la première guerre du Golfe.

- La divulgation des documents secrets par des tiers :  le "lanceur d'alerte" et ceux qui le soutiennent s'appuient sur technologies qui donnent au phénomène un caractère massif, sans que les Etats puissent faire quoi qe ce soit contre. C'est l'époque contemporaine, inaugurée par les révélations de Wikileaks et dont nous connaissons régulièrement de nouveaux développements (écoutes de la NSA par exemple). 

 

Du journalsite à l'historien, cherchez la différence

Dans les deux premiers cas de figures, l'historien connaissait sa place et sa fonction. Le roisième lui impose de reconsidérer ces derniers. S'il s'empare de ces nouveles archives qu'il n'a pas choisies mais qui sont bel et bien là, ce doit être pour "permettre au citoyen de comprendre la période sur laquelle il peut agir". 

Mais ne s'agit-il pas là du rôle du journaliste ? En partie seulement, observe Durpaire. Car l'historien dispose de conditions d'exercice de son métier qui lui permettent d'aller plus loin que le journaliste dans le décryptage de la réelle signification des documents. En particulier, l'historien dispose d'une ressource extrêmement précieuse, que le journaliste n'a pas : le temps. "Le luxe de la durée est au coeur de toute procédure d'accès à la vérité. Dans l'urgence, il n'est pas question de laisser la place à une trop grande complexité". 

Ce décryptage de la vérité impose à l'historien de ne pas prendre pour argent comptant le discours qui accompagne la divulgation des documents autrefois marqué par le sceau du secret. car le secret s'est déplacé, nous dit Durpaire : les documents ne le sont plus et ils peuvent éventuellement nous aider à comprendre des motivations et des stratégies qui ne le sont plus non plus. En revanche, les conditions de divulgation de ces documents et les motivations qui entourent cette dernière le sont bel et bien : "Si l'on connaissait l'intention de ceui qui nous privait de l'information - préserver la sureté de l'Etat -, il est plus difficile de percer à jour les motivations de ceui qui nous la fournit". 

La capacité à dévoiler des documents top secrets a fait naître un certain "populisme de la transparence". Or, cette exigence de transparence totale n'est pas accessible, ne serait-ce que parce que certains Etats sont plus faciles à pirater que d'autres ! Le déséquilibre entre les sources risque d'induire des interpérétations fausses. 

Enfin, l'historien se doit d'aider à la compréhension des considérables bases de données mises à disposition par les lanceurs d'alertes et leurs correspondants en ligne. Ce qui implique de se familiariser avec la discipline ad hoc et ses outils.

 

Deux missions essentielles pour l'historien à l'ère de la transparence

À la fin de son article, François Durpaire synthétise en deux phrases ce que doit être, selon lui, la mission de l'historien à l'heure de Wikileaks et, plus globalement, de la société numérique :

"– comme chercheur, il a à répondre au défi de l’instantanéité, qui lui fait perdre son statut d’intermédiaire entre la source et l’opinion. L’historien ne peut le reconquérir qu’en rappelant que l’esprit critique ne saurait consister en un doute absolu mais en la réaffirmation de procédures rationnelles pour discerner le vrai du faux.

– comme enseignant, il doit prendre une place centrale dans l’éducation à l’information, en aidant ses élèves ou ses étudiants à comprendre qui produit l’information et en fonction de quel intérêt."

Une double mission qui s'inscrit de plain-pied dans un environnement documentaire où secret et transparence n'ont plus les mêmes valeurs et ne sont plus contrôlés par les mêmes acteurs. 

Référence :

Durpaire, François. "L’historien à l’ère de WikiLeaks. De la tyrannie du secret au fanatisme de la transparence." - Le site officiel de François Durpaire. Novembre 2012. Consulté le 17 septembre 2013. http://www.durpaire.com/spip.php?article261.

À lire aussi : 

Chenal, Yves. "WikiLeaks, une manne pour les historiens du futur" Herodote.net. 14 décembre 2010. http://www.herodote.net/WikiLeaks_une_manne_pour_les_historiens_du_futur-article-1221.php.

Assouline, Pierre. "Wikileaks est-il vraiment le rêve de l’historien ?" La république des livres. 25 février 2011. http://passouline.blog.lemonde.fr/2011/02/25/wikileaks-est-il-vraiment-le-reve-de-lhistorien/.

Joignot, Frédéric. "Les lanceurs d'alerte : vigies ou pirates ?" Le Monde.fr. 6 septembre 2013. http://www.lemonde.fr/culture/article/2013/09/05/vigies-ou-pirates_3472018_3246.html.

Frammery, Catherine. "WikiLeaks, les journalistes et l’opinion." LeTemps.ch. 1er décembre 2010. http://www.letemps.ch/Page/Uuid/6ddeafb6-fe04-11df-83d9-55e75714d428%7C0#.UjhYB2QRDOU.

Illustrations. En-tête : Maksim Kabakou, Shutterstock.com. Corps de texte : site de Wikileaks.

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