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Sept milliards de fieffés menteurs

Le mensonge semble consubstantiel à la vie en société. Il y aurait donc de bonnes raisons de mentir ?

Par Alexandre Roberge , le 06 octobre 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 06 novembre 2013

Mentir : voici une pratique généralement considérée comme condamnable. Nous apprécions les politiciens qui "parlent vrai" (du moins, qui affirment parler vrai...) et sur les sites de rencontre, la qualité la plus recherchée chez les candidats potentiels est l'honnêteté. Bref, nous aimons collectivement la vérité. Mais affirmer ceci, n'est-ce pas mentir ? L'émission Cultures mondes sur la radio française France Culture a tout récemment diffusé 4 émissions sur la thématique du mensonge sous des angles politique, religieux, philosophique, littéraire, activiste, ethnologique et enfin sociologique.

Jean-Jacques Rousseau prétendait que les enfants étaient incapables de mensonges et que seules des circonstances très mauvaises les poussaient à ne pas dire la vérité. La théorie semblait candide, mais des sociologues croient, depuis quelques années, que le point de vue du philosophe français se défend. Les expériences montreraient que dès 3 ans, les enfants sont en mesure de comprendre une représentation fausse de la réalité. Mais c'est à 4 ans qu'ils commencent à mentir. Pourquoi? L'environnement social les forcerait à fabuler pour se défendre de certaines situations dangereuses pour eux. Est-ce qu'un milieu entièrement bienveillant créerait des enfants incapables de mentir ? Pas de réponse à cette question pour l'instant, mais les sociologues s'intéressent à cette hypothèse.

De Napoléon à George W. Bush

Les politiciens sont considérés comme de grands menteurs. Si menteurs que les gens affirment faire davantage confiance en la publicité qu'à la parole des politiques... C'est tout dire ! Il faut admettre qu'il est arrivé fréquemment qu'ils roulent les électeurs dans la farine. Les deux guerres en Irak en sont des exemples patents; toutes deux engagées sur des mensonges. Celle dirigée par George Bush père avait été en grande partie fondée sur un émouvant témoignage d'une supposée infirmière dans un hôpital du Koweït qui avait vu des Irakiens massacrer des bébés. Elle sera, plus tard, identifiée comme la fille de l'ambassadeur du Koweït qui n'avait fait que réciter un texte élaboré par des spécialistes en communication. Quant à la guerre de Bush fils, les preuves des fameuses armes de destruction massive sont inexistantes 10 ans encore après cette campagne qui a coûté des milliards de dollars et tué des dizaines de milliers de soldats et des centaines de milliers de civils.

Malheureusement, les présidents américains n'ont rien inventé. Ils ont simplement imité un maestro de la propagande: un certain Napoléon Bonaparte. L'histoire française porte aux nues la célèbre image du petit empereur traversant le pont d'Arcole en tenant à bout de bras le drapeau tricolore. Une scène fantastique... et totalement fausse. La réalité sur le terrain fut tout autre, mais Napoléon a exigé que le tableau de cet événement soit peint ainsi. Idem pour la fresque de son couronnement où il demanda au peintre qu'y apparaisse sa mère alors que tous les historiens s'entendent pour dire qu'elle ne s'y trouvait pas.

Le philosophe Harry Frankfurt qui a étudié la « bullshit » (les âneries des politiciens) en est arrivé à cette conclusion : les mensonges d'état obéissent en fait à la volonté de contrôler d'information, une information incomplète qui dissimule le bât qui blesse. Par exemple, l'absence d'armes de destruction massive pour justifier l'invasion en Irak.

Tu ne mentiras point. M'enfin...

Les religions judéo-chrétiennes ont horreur du mensonge. Si l'interdiction du mensonge ne fait pas partie des 10 commandements bibliques, Dieu interdit à Moïse et son peuple la vénération de faux dieux et de prononcer en vain son nom. Ces deux commandements juxtaposés s'interprètent aujourd'hui comme une très grande invitation à ne pas mentir. Or, l'Éternel ne punit pas toujours la duperie.

Par exemple, dans la Bible, le Pharaon envoie des femmes égyptiennes tuer subrepticement les nouveau-nés du peuple juif. Mais elles hésitent, trouvant cet acte trop barbare. Alors, elles mentent au souverain d'Égypte en prétextant qu'elles n'ont jamais le temps de commettre leurs actes, les familles étant trop souvent au chevet des poupons. Résultat : ces dames sont récompensées par Dieu qui épargne leur vie et leurs familles. Donc, mentir pour le Tout-Puissant, c'est acceptable. Une idée qui aurait horrifié le philosophe Emmanuel Kant qui considérait que l'homme perdait toute sa moralité dès qu'il s'engageait dans le mensonge, fput-ce pour de "bonnes" raisons.

Le mensonge : outil de réflexion et de paix sociale

Il s'agissait des premières minutes de « Bye Bye Belgium », un docufiction sur une prétendue explosion de la Belgique, suite à la déclaration d'indépendance de la Flandre, diffusé en décembre 2006 sur la chaîne de la RTBF. Un canular puissant qui a collé les Belges à leur siège et a suscité beaucoup de remous en Belgique. Bien qu'énormément d'indices indiquaient que tout était faux, 6 % des spectateurs y ont cru jusqu'à la fin, malgré le bandeau « Ceci est une fiction. » apparaissant 30 minutes après le début de l'émission.

Une blague de mauvais goût ? Possible, mais qui abordait un véritable sujet politique tabou chez les Belges et les a obligés à en parler de vive voix. Parce que, oui, le mensonge peut faire réfléchir. En littérature, par exemple, Claude Bonnefoy aura laissé sa marque en inventant de toute pièce un auteur fictif : Marc Ronceraille. Aidé de quelques amis du milieu, la démarche humoristique visait à dénoncer cette mythologie de l'écrivain qui fascinait tant les intellectuels de l'époque. La farce a fonctionné à merveille jusqu'à ce que Bernard Pivot révèle le pot aux roses lors de son émission de télévision Apostrophes. Le monde littéraire est d'ailleurs rempli de supercheries parfois créées pour provoquer le débat, d'autres fois simplement pour obtenir beaucoup d'argent comme dans l'histoire des faux carnets d'Hitler.

Le mensonge peut même être une arme militante. Les Yes Men sont un groupe d'hommes qui ridiculise le libéralisme économique par tous les moyens possibles. Parmi leurs meilleurs canulars, il y a ce faux site de l'OMC (Organisation mondiale du commerce) qui a berné de nombreuses personnes. En 2004, un de leurs membres s'est fait passer pour un représentant de Dow Chemicals, compagnie responsable de la catastrophe chimique de Bhopal en 1984. Lors du vingtième anniversaire de la tragédie, ce faux porte-parole promettait d'investir 12 milliards pour soigner les victimes, nettoyer le site, etc. Aussitôt, la valeur en bourse de l'entreprise baissa de 2 milliards et Dow Chemicals s'empressa d'affirmer que tout ceci étaut faux, causant une tempête médiatique encore plus importante.

Le mensonge peut aussi être considéré comme un instrument de paix  Nous avons tous en tête des suvenirs de mensonges commis pour ne pas ouvrir les hostilités (ou pas tout de suite). En Iran, il permet de dissimuler sa vérité intérieure qui serait, souvent, punissable devant les lois de ce pays totalitaire. Au Liban, arranger la vérité évite que les rapports deviennent violents entre les citoyens. Car on se méfie bien plus de l'homme qui ne dit rien que du mythomane. Il y a même une expression libanaise qui dit, en parlant d'un gamin ou d'une personne : « Il est beau comme le mensonge! »

Alors, sommes-nous tous de fieffés menteurs? Il semble que nous ayons tous tendance à mentir un peu pour différentes raisons qui nous paraissent justes. Une façon de lubrifier nos rapports humains et de garder une relative harmonie. Car un monde sans mensonge serait-il pacifique ? Rien n'est moins sûr.

Illustration : mikute, shutterstock

Références :

Culturesmonde. "La vérité si je mens : six milliards d’arracheurs de dents (1/4) - « On ne nous dit pas tout », le mensonge d’Etat." France Culture. Dernière mise à jour : 23 septembre 2013. http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-la-verite-si-je-mens-six-milliards-d%E2%80%99arracheurs-de-dents-14-%C2%AB-on-ne-nous-dit-.

Culturesmonde. "La vérité si je mens : six milliards d’arracheurs de dents (2/4) - Tu ne mentiras point." France Culture. Dernière mise à jour : 24 septembre 2013. http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-la-verite-si-je-mens-six-milliards-d%E2%80%99arracheurs-de-dents-24-tu-ne-mentiras-po.

Culturesmonde. "La vérité si je mens : six milliards d’arracheurs de dents (3/4) - Impostures et canulars, de l’art de mentir." France Culture. Dernière mise à jour : 25 septembre 2013. http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-la-verite-si-je-mens-six-milliards-d%E2%80%99arracheurs-de-dents-34-impostures-et-can.

Culturesmonde. "La vérité si je mens : six milliards d’arracheurs de dents (4/4) - Petits mensonges entre amis : recette du vivre ensemble." France Culture. Dernière mise à jour : 26 septembre 2013. http://www.franceculture.fr/emission-culturesmonde-la-verite-si-je-mens-six-milliards-d%E2%80%99arracheurs-de-dents-44-petits-mensonges-.

France Culture. "Supercheries littéraires, la série d'animation." France Culture. Dernière mise à jour : 19 mars 2013. http://www.franceculture.fr/2013-03-19-supercheries-litteraires-la-serie-d-animation.

Lachnitt, Christophe. "La confiance dans la publicité augmente." Superception. Dernière mise à jour : 27 septembre 2013. http://www.superception.fr/2013/09/27/la-confiance-dans-la-publicite-augmente/.

Mascaro, Olivier, and Olivier Morin. "L’éveil du mensonge." Terrain. Dernière mise à jour : Septembre 2011. http://terrain.revues.org/14291.

The Yes Men. Dernière mise à jour : 25 octobre 2012. http://theyesmen.org/.

The Yes Men. "WTO | World Trade Organization: WTO / GATT." The Yes Men. Consulté le 1er octobre 2013. http://www.gatt.org/.

Wikipédia, l'encyclopédie libre. "Claude Bonnefoy - Wikipédia." Consulté le 1er octobre 2013. http://fr.wikipedia.org/wiki/Claude_Bonnefoy.

Wikipédia, l'encyclopédie libre. "Marc Ronceraille - Wikipédia." Consulté le 1er octobre 2013. http://fr.wikipedia.org/wiki/Marc_Ronceraille.

Sur les mensonges ou dissimulations d'état et la dictature de la transparence, à lire aussi : 

Vaufrey, Christine. "L'historien, le secret et Wikileaks." Thot Cursus. 17 septembre 2013. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/20621/historien-secret-wikileaks/.

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