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Ne craignons pas de remettre à demain !

La procrastination n'est pas bien perçue, mais elle n'est pas toujours une mauvaise chose

Par Alexandre Roberge , le 10 novembre 2013 | Dernière mise à jour de l'article le 28 avril 2015

La procrastination, ou propension à remettre au lendemain ce que l'on devrait faire maintenant, est considérée comme l'ennemi numéro un de la productivité. Il faut dire qu'avec Internet, entre autres, il est facile de se laisser distraire. Et si je regardais cette vidéo sur YouTube avant d'écrire le rapport trimestriel... D'après de nombreuses études, 95 % des personnes procrastineraient!

La procrastination a très mauvaise réputation. Il suffit d'aller sur Internet et de taper le mot pour apercevoir une liste énorme de références pour lutter contre ce « fléau ». Rares sont ceux qui soutiennent être de fiers procrastinateurs. Toutefois, il y en a quelques-uns qui sortent de l'ombre et qui affirment que la mauvaise presse autour de la procrastination est fortement exagérée.

Discerner la bonne de la mauvaise procrastination

Frank Partnoy, professeur de finance à l'Université de San Diego, a publié l'an dernier un livre intitulé « Wait : the art and science of delay ». Un vibrant hymne à la remise au lendemain qui tranche sur le discours ambiant. Pour l'auteur elle a mauvaise presse, car les gens ne discernent pas la bonne procrastination de la mauvaise. En effet, celle qui place les individus dans un état d'inactivité total est certainement à proscrire. Mais reporter quelque chose à demain (ou plus tard encore) n'est pas pernicieux si cela est dû au fait que nous fassions autre chose entre-temps.

Nous l'avons oublié, mais cette époque de prohibition des atermoiements est plutôt récente dans l'histoire de l'humanité. À vrai dire, les Grecs et les Romains de l'Antiquité prônaient la procrastination. Jusqu'à l'arrivée du puritanisme, les sociétés humaines acceptaient volontiers le fait que nous n'ayons pas toujours envie de tout faire la même journée. Or, les puritains ont commencé à répandre l'idée que la procrastination c'était l'oisiveté, et qu'en cela c'était un péché. Un argumentaire qui nous a grandement nui depuis quelques années.

Au lendemain de la crise économique qui a secoué le monde financier il y a 5 ans, Partnoy a voulu réfléchir à l'importance du moment de prendre une décision. Il s'est, entre autres, intéressé au cas Lehman Brothers, une des entreprises dont la faillite a ébranlé le monde à l'automne 2008. Trois ans auparavant, les figures de proue de la compagnie avaient assisté à une conférence d'un auteur qui prônait la portée de faire des choix rapidement, voire instantanément. Il ne fallait surtout pas remettre quoi que ce soit à demain. Ils adoptèrent donc cette philosophie. Ce qui mena à la pire série de décisions dans le milieu financier depuis des années...

De la procrastination constructive

Frank Partnoy raconte dans son livre que lorsqu'il était petit, sa maman lui demandait de faire son lit le matin. Or, il ne comprenait pas le principe puisqu'il allait retourner y dormir le soir même. Lorsque de la visite était attendue, sa mère argumentait que cela serait honteux si les invités voyaient son lit en pagaille. Mais pour le garçon, elle s'inquiétait pour rien. Il savait fort bien qu'il pouvait faire son lit en 5 secondes. Dès que la voiture des convives arrivait près de la maison, le petit Frank effectuait la tâche en deux temps trois mouvements.

Pour Partnoy, voilà la beauté de la procrastination. Il n'y a pas de mal à remettre une besogne quand la personne sait qu'il est possible de l'exécuter plus rapidement que dans le temps imparti. Par exemple, un employé a une présentation à produire d'ici 3 semaines. Or, il sait qu'il n'aura besoin que d'un jour ou deux pour la faire correctement. Il ne serait donc pas péché d'attendre la dernière minute, en s'accordant le temps d'y réfléchir avant d'accomplir la tâche. Partnoy a découvert que des scientifiques et des sportifs de haut niveau adoptaient exactement ce type de stratégie pour parvenir à leurs fins.

De son côté, Piers Mill de l'University de Calgary propose une façon de lutter contre la procrastination, tout en admettant qu'elle fait partie de nos vies. Cette « équation de la procrastination » consiste à juxtaposer de nombreux projets. Ainsi, il peut procrastiner sur un projet en travaillant sur un autre. Mais cette méthode, disons-le, est faite pour les procrastinateurs légers. Les temporisateurs chroniques seront davantage intéressés par le prochain ouvrage.

Le docteur John Perry a publié un livre sur le sujet. « The Art of Procrastination » est un court document de 92 pages qui n'a nécessité que 17 ans (sic) à écrire et éditer. Le philosophe a toujours été procrastinateur, mais il remarquait que même en temporisant beaucoup, il arrivait à accomplir de nombreuses besognes.

Dans son livre, il propose une méthode de procrastination constructive. Il suffit de se créer une liste de tâches à accomplir. Au haut de cette liste, il faut inscrire des objectifs paraissant importants (mais qui ne le sont pas vraiment) et qui semblent avoir une échéance (ce qui est faux). Par la suite, s'ajoutent des corvées plus facilement réalisables et dont la date butoir est véritablement proche. Conséquemment, le procrastinateur reste un citoyen actif, acceptant que les missions du haut de la liste soient éventuellement effectuées.

Il est vrai que la paresse pure n'est pas suggérée (nous ne sommes pas sortis deu puritanisme...), mais la procrastination a toujours fait partie de notre ADN. Au lieu de s'autoflageller, peut-être vaut-il mieux trouver des façons de rendre nos atermoiements plus constructifs. Ainsi, nous vous conseillons la lecture de ces auteurs qui ont réfléchi sur la procrastination. Néanmoins, ne vous sentez pas obligés de le faire aujourd'hui. Vous pouvez remettre ça à demain et, ce, sans culpabilité.

Références :

Gambino, Megan. "Why Procrastination is Good for You." Smithsonian magazine. Dernière mise à jour : 13 juillet 2012. http://www.smithsonianmag.com/science-nature/Why-Procrastination-is-Good-for-You-162358476.html?c=y&page=1.

Pajaron, Tess. "Could Procrastination Actually be Good for Your Career?" Brazen Life. Dernière mise à jour : 15 novembre 2012. http://blog.brazencareerist.com/2012/11/15/could-procrastination-actually-be-good-for-your-career/.

Steel, Piers. "The Procrastination Equation | Learn how to stop putting things off and start getting stuff done." The Procrastination Equation. Consulté le 5 novembre 2013. http://procrastinus.com/.

Tierney, John. "Positive Procrastination, Not an Oxymoron." The New York Times. Dernière mise à jour : 15 janvier 2013. http://www.nytimes.com/2013/01/15/science/positive-procrastination-not-an-oxymoron.html?_r=1&.

Vaufrey, Christine. "Pourquoi faire aujourd'hui ce que l'on peut remettre à demain ?" Thot Cursus. Dernière mise à jour : 28 septembre 2010. http://cursus.edu/dossiers-articles/articles/4934/pourquoi-faire-aujourd-hui-que-peut/.

Illustration : TijanaM , shutterstock

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