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Sauver les villes anciennes de Chine

Résister, en souplesse

Par Francine Clément , le 28 janvier 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 25 février 2014

Conférence Du Professeur Ruan Yisan à La Cité De L'architecture Et Du Patrimoine (2009). Capture D'écran De La Captation Vidéo.

Près de 900 ruelles et leurs habitations typiques de la vieille ville de Pékin ont été rasées, en un an, lors d'une campagne de démolition en prévision des Jeux olympiques de 2008. Un reportage de la télévision française daté de 2002, publié sur la chaîne Youtube de l'Ina, organisme public chargé de la sauvegarde du patrimoine audiovisuel en France, montre des images saisissantes et tristes de la disparition pure et simple du patrimoine bâti, et avec lui, de métiers traditionnels et des gens, chassés de leurs quartiers. On a invoqué l'insalubrité des lieux pour laisser carte blanche aux promoteurs immobiliers et la destruction a eu lieu, à Pékin comme ailleurs dans les villes chinoises développées à un rythme effréné depuis les années 1980.

Ruan Yisan

Le professeur Ruan Yisan, chercheur en planification urbaine à l'Université Tongji de Shanghai, récipiendaire de nombreux prix et distinctions internationales en conservation du patrimoine, se bat depuis plus de 30 ans pour la valorisation et la sauvegarde du patrimoine bâti urbain chinois. En 2009, à la Cité de l'architecture et du patrimoine, il a donné une conférence sur la mise en valeur du patrimoine urbain en Chine. Cette passionnante conférence a été mise en ligne en 2012 et est donnée en chinois, enregistrée avec une traduction simultanée en français. Deux traducteurs s'y sont relayés, l'un cependant plus efficace que l'autre.

On y apprend qu'il y a 2000 villes relativement importantes en Chine, certaines avec une histoire de 2000 ou même 3000 ans. Avant les années 1980, leur caractère historique avait été préservé. Mais à la fin de cette décennie, on a assisté, avec le développement économique et la volonté de modernisation, à la construction à grande échelle de bâtiments et à l'ouverture de passages routiers en même temps qu'à la démolition de grandes parties des quartiers historiques. Leur sauvegarde n'était tout simplement pas considérée comme importante, nous apprend le conférencier. Des quartiers entiers de ces villes ont été rasés.

Projet exemplaire

Le professeur Ruan Yisan donne en exemple la ville de Ping Yao, dont les bâtiments du 16e au 19e siècles avaient été préservés mais dont une partie est malheureusement disparue sur une période très courte, en l'espace de deux ou trois ans. Avec une équipe de chercheurs et d'étudiants, il a proposé un plan d'urbanisme pour sauver le centre ancien et construire les nouveaux quartiers à l'extérieur du centre-ville. Ces mesures pour inverser la tendance ont été couronnées de succès. L'administration de la ville a été sensibilisée à la question et le projet a servi d'exemple pour d'autres villes par la suite. Ruan Yisan a conçu une approche méthodique pour sauver les centres historiques et a créé le Réseau des villes à caractère historique et culturel auquel 18000 villes ont adhéré. La Chine s'est occupé tardivement de son patrimoine urbain, explique t-il, mais des efforts de sauvegarde sont réalisés aujourd'hui, et des sites chinois ont été inscrits à la liste du Patrimoine mondial de l'Unesco, ce qui a des retombées économiques positives, notamment par l'augmentation du tourisme.

Des villes et des quartiers à sauver

C'est le cas de la ville de Zung Hua, dont l'architecture typique à structure de bois assemblé rend la charpente et le toit très résistants aux tremblements de terre. En 2005, la ville ancienne était encore bien conservée mais très mal entretenue. Un bâtiment est restauré, et, après un séisme qui y a fait très peu de détérioration grâce à cette structure souple typiquement chinoise, Ruan Yisan a pu convaincre les autorités municipales d'investir dans l'entretien et la restauration d'autres bâtiments exemplaires sur toute une rue et de faire des études sur les méthodes de construction de ces structures résistantes. On a conservé non seulement les bâtiments, mais aussi mis en valeur les techniques de construction.

Le professeur donne aussi en exemple la conservation du quartier juif de Shanghai, dont l'histoire est méconnue, et qui a pu bénéficier d'un décret de la ville, en 2003, grâce à des enquêtes menées par son équipe. Des propositions de planification urbaine ont été faites et acceptées à la suite de la recherche et on a pu éviter la démolition du quartier d'abord planifiée. C'est l'histoire de la protection de 30 000 juifs en Chine durant la seconde guerre mondiale a donc été préservée en même temps que les bâtiments qui les ont abrités et qui ont été modernisés en respectant leur double caractère juif et chinois.

Les villes d'eau, au sud du fleuve Yangtze, sont d'autres exemples de centres urbains où le développement des années 1980 n'avait rien de rationnel. Le professeur souligne qu'il est difficile, pour les Occidentaux, d'imaginer la vitesse avec laquelle les changements survenaient en Chine, dans le désordre le plus total. Il mentionne en outre que ce développement a causé une pollution très importante mais que les municipalités refusaient de légiférer pour diminuer ses impacts, sur la santé par exemple,  un problème encore non résolu aujourd'hui. Ruan Yisan et son équipe ont identifié les villes à privilégier pour la protection dans cette région. Ces villes avaient conservé leurs quartiers historiques parce qu'elles étaient situées en dehors des grands axes routiers. Des plans d'urbanisme ont été réalisés, et on a pu, par exemple, conservé et restauré des complexes architecturaux historiques à Zhou Zhuang. Dans la ville de Tongli, on a remis en état un quartier historique situé le long d'un cours d'eau qui s'était transformé en dépotoir suite à la construction d'une usine. Les conditions de vie des habitants a été améliorée suite à la restauration et aux nouveaux aménagements.

Apprendre du passé

Ruan Yisan évoque des problèmes généraux de conservation du patrimoine bâti urbain, encore très présents en Chine : absence de législations efficaces, insuffisance des ressources financières et humaines, surpopulation touristique dans les villes d'eau, construction de fausses antiquités qui présentent des erreurs historiques, etc.

Le conférencier souhaite que la Chine tire un enseignement du passé et que les problèmes de conservation connus lors du développement économique des provinces côtières de l'est ne se reproduisent pas ailleurs, tout particulièrement dans les provinces de l'intérieur, à l'ouest du pays, qui connaît actuellement une croissance semblable. Il a créé une fondation pour la protection du patrimoine, financée par des fonds privés.  Il espère que les autorités publiques finiront par appuyer ses efforts et souligne qu'il est encore difficile de faire des progrès dans le domaine de la conservation du patrimoine bâti, que les avancées sont lentes. Sa fondation a permis de mener des recherches pour la sauvegarde des quartiers historiques Shu Ku Men, à Shanghai, un projet que le maire a appuyé. Suite à ces recherches, un plan de protection de la ville a été fait, qui délimite 12 zones urbaines à protéger. À Pékin, une demande d'aide semblable de la fondation n'a pas reçu de réponse (au moment de la conférence en 2009).

Suite

Ce sont donc des fonds privés, surtout, qui permettent de faire des recherches et de les faire suivre de propositions de plans d'urbanisme respectueux de l'histoire et du patrimoine dans les villes chinoises. Pour le professeur Ruan Yisan, chaque ville a un caractère unique qu'il faut préserver. Les citoyens et les membres de l'administration publique doivent y être sensibilisés. Pour lui, la conservation du patrimoine bâti est une responsabilité de tous face à l'histoire et elle permet de se tourner vers l'avenir, car les savoir-faire traditionnels architecturaux peuvent devenir une source d'inspiration pour la construction des bâtiments modernes. La protection du patrimoine bâti urbain est encore une idée nouvelle en Chine, les besoins sont énormes, et les moyens de la Fondation Ruan Yisan sont très insuffisants. Pour la seule ville de Shanghai, 10 000 bâtiments ont besoin d'être protégés. La Fondation continue d'y travailler en lançant des appels aux gouvernements chinois, aux corporations privées et aux citoyens afin que le patrimoine urbain résiste en souplesse, à la manière de ces constructions typiques chinoises en bois, et qu'il ne soit pas détruit.

Le mercredi 26 mars prochain, le professeur Ruan Yisan donnera une nouvelle présentation sur la sauvegarde du patrimoine urbain, à l'École d'architecture de l'Université Notre-Dame, en Indiana. On pourra visionner la conférence retransmise en direct  qui nous renseignera sans doute sur les derniers développement de ce travail colossal à faire en Chine pour sauvegarder la mémoire des villes.

 

Sources

Destruction du vieux Pékin, Ina Société, Ina.fr : http://www.youtube.com/watch?v=ExU0lbUr3eE [consulté le 27 janvier 2014]

La mise en valeur du patrimoine urbain en Chine : http://webtv.citechaillot.fr/video/mise-valeur-patrimoine-urbain-chine [consulté le 27 janvier 2014]

Conservation of Urban Heritage in China :http://architecture.nd.edu/news-and-events/events/2014/03/26/19857-ruan-yisan-lecture-conservation-of-urban-heritage-in-china/ [consulté le 27 janvier 2014]

Conférence à venir le 26 mars 2014, retransmission en direct : http://architecture.nd.edu/live/

Ruan Yisan Shanghai Heritage Fondation  : www.ryshf.org [consulté le 27 janvier 2014]

Les savoir-faire liés à l’architecture traditionnelle chinoise pour les structures à ossature en bois, Patrimoine mondial de l'Unesco, Patrimoine immatériel : http://www.unesco.org/culture/ich/index.php?lg=fr&pg=00011&RL=00223 [consulté le 27 janvier 2014]

Images

Entête : Conférence du professeur Ruan Yisan à la Cité de l'architecture et du patrimoine (2009). Capture d'écran de la captation vidéo.

Corps du texte : Captures d'écran Destruction du vieux Pékin, Ina Société, Ina.fr et Les savoir-faire liés à l’architecture traditionnelle chinoise pour les structures à ossature en bois (vidéo), Patrimoine mondial de l'Unesco, Bannière du site Ruan Yisan Shanghai Heritage Fondation

À voir aussi  

Yuan Ding, Ruan Yisan, Observation & Protection Stations-Network of Grand Canal: A Case of the Involvement of Communities Along Cultural Routes :  http://openarchive.icomos.org/90/1/77-mVfQ-92.pdf [consulté le 27 janvier 2014]

Chantier bénévole de restauration, Ping Yang, Union REMPART et RYSF (2011) :  http://vimeo.com/31079797 [consulté le 27 janvier 2014]

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