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Je suis retraité et je l'assume pleinement

Entrevue avec M. Ali Idani, inspecteur général retraité du Ministère de l’éducation en Tunisie

Par Om El Khir Missaoui , le 04 février 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 16 mars 2015

M. Ali Idani, inspecteur général retraité du Ministère de l’éducation en Tunisie, mène depuis 7 ans une retraite active dans son domaine de prédilection. Il a bien voulu nous entretenir de sa vision des choses et comment il est arrivé à se positionner par rapport à tous les codes sociaux enclins à délimiter nos champs d'action à partir d'un certain âge.

Communément comment se définit la retraite ?

Généralement, le concept de retraite renvoie à une image stéréotypée : il désigne le statut d'un individu que l’institution a écarté de la vie active en mettant un terme à sa vie professionnelle, après un certain nombre d’années de labeur. Il comporte généralement la connotation négative de personne âgée. Et cette connotation va, dans l’esprit de certaines personnes, négativistes, jusqu’à la dévalorisation totale qui réduit le retraité à un individu devenu inutile à la société. Les personnes vulnérables, moralement fragiles, inhabiles à faire la sourde oreille à ce type de cruauté, en souffriront beaucoup.

Aux yeux d'un bon nombre de personnes l'image n'est-elle pas plus positive ?

Certainement. La retraite n’est autre qu’un stade régulier de la vie de tout individu actif. C’est le stade où la communauté, reconnaissant les peines endurées par le travailleur, lui concède la possibilité de se reposer, de se retirer sereinement dans une retraite, au bon milieu de son foyer pour pouvoir cultiver son jardin : le repos du guerrier.

Il n'y a certainement pas de recette miracle mais comment se préparer à ce changement de statut ? 

Afin d’entrer dans cette ultime période de la vie de façon sereine, il faudrait s’y préparer calmement bien avant son avènement. Ne pas la redouter surtout, comme ont tendance à le faire certaines personnes. Y voir une étape inéluctable, susceptible d’ouvrir de nouveaux horizons, et décider, ce faisant, de bien la mener. Il ne faudrait pas penser la subir servilement mais la gouverner activement : prévoir un nouveau mode de vie où la notion de projet personnel serait une pièce maîtresse. Cette attitude, intelligente et saine, est communément dénommée "préparer sa retraite". Elle équivaut à l’idée de préparer un nouveau départ, voire une nouvelle carrière : tendre vers une sérieuse volonté de renouvellement.

Dans les innombrables études sociologiques sur la retraite, celle qui me paraît convenir le mieux à ma vision est celle de Sussman (1972)1 selon laquelle la retraite est un statut qui permet de dire que l'individu est encore actif dans certains secteurs de la vie, mais moins dans d'autres. Il prend clairement en charge la notion de « nouvelle carrière après la mise à la retraite ». Il pense que le retraité doit pouvoir évaluer ses capacités, identifier ses possibilités d’action afin de pouvoir faire des choix réellement compatibles avec ses moyens physiques et intellectuels. La chance de tirer le meilleur profit de ce qui s’offrirait à lui en est tributaire. Il faudrait donc éviter de se replier sur soi-même et d’avoir un sentiment d’infériorité par rapport à ceux qui continuent la besogne. Il faudrait au contraire tisser de nouvelles relations, établir de nouveaux contacts, avoir de nouvelles prédispositions à l’action.

Des chercheurs en psycho-sociologie l'affirment2 : "C’est toute sa vie dans sa globalité qui doit être transformée entraînant des réajustements majeurs si le retraité veut retrouver son état d'équilibre. Il doit alors travailler à mettre en place des mécanismes d'adaptation pour accomplir ce processus de changement."

Mais le retraité n'est pas le seul maître de jeu. Selon votre expérience personnelle, comment les autres se comportent-ils avec le retraité ?

Il faudrait s’attendre que les collègues du métier vont petit à petit s’éclipser les uns après les autres – hormis de rares amis fidèles – comme si eux, encore sur le terrain, n’allaient pas en sortir à leur tour, un jour. Ils oublient vite que ce n’est qu’une question de temps : à chacun son tour. Un sentiment d’abandon pourrait naître chez les sujets trop sensibles et conduire à la morosité, et des fois à des états dépressifs. Un tel sentiment risquerait, sans doute, d’influer négativement sur l’évolution de la perception de soi. Le bien-être psychologique est une condition nécessaire pour une retraite réussie.

Quelles conditions pourraient favoriser le rayonnement d'un retraité?

De nombreux facteurs contribuent à l’insu de la personne, à créer de bonnes conditions pour bien occuper son temps, une fois libéré de toutes les contraintes professionnelles. Il s’agit du capital de rayonnement professionnel et de l’indice de compétence, tels que perçus par autrui, qui créent une réputation, bonne ou mauvaise. Mauvaise, cette réputation mène à la dévalorisation. Bonne, elle crée le prestige et la considération, indices fort utiles pour la retraite. 

Toute modestie mise à part, votre expertise vous a-t-elle aidé à vivre pleinement votre vie de retraité?

Je ne me plains pas puisque j'ai eu la chance dès les premières semaines de ma mise à la retraite de faire partie d’une commission d’élaboration de documents pédagogiques pour un pays ami. C’était l’Institut Arabe des Droits de l’Homme qui m’associait à ce groupe de travail. Ce fut une période riche et féconde qui m’a épargné l’effet immédiat de la rupture avec l’institution et ses incessantes activités. 

A la sortie de ce chantier à la fois agréable et productif, je fus chargé d'une tâche de nature particulière : évaluer une revue numérique écrite en arabe et un site. Pour moi, ce fut une belle occasion pour lire, traduire, analyser et rédiger. Une tâche ardue. Mais motivé par le bénéfice matériel et intellectuel que le retraité que j’étais allait en glaner, je m’y suis pleinement investi…

D'autres projets en cours ?

Oui un projet national qui s'inscrit dans l'esprit de la révolution du jasmin, en attendant une véritable réforme du système éducatif : Relecture des manuels scolaires dans le but d'y introduire des modifications asseyant au mieux des valeurs universelles telles que des références et des activités relatives aux droits de l'homme. Les générations passent mais les valeurs (liberté, égalité, dignité) perdurent.

Actuellement, je fais partie de la commission d’experts pédagogiques chargée d’examiner les programmes et les manuels scolaires tunisiens, toutes disciplines et niveaux scolaires confondus. Cette commission nationale est formée dans le cadre de l’accord signé entre le Ministère de l’Education et l’Institut Arabe des Droits de l’Homme : il concerne la nécessaire possibilité à trouver pour pouvoir insérer la culture des droits de l’Homme dans l’espace scolaire : l’éducation aux droits de l’Homme est devenue impérative dans la Tunisie moderne qui aspire pleinement à la démocratie. Notre groupe travaille en synergie avec une seconde commission en rapport avec le même projet : mettre en place une planification et un organigramme pour la mise en place d’un enseignement tourné vers  l’éducation à la citoyenneté.

Ce sont là des exemples concrets de mon vécu de retraité. Entre une activité et une autre, point d’inertie. Lecture et écriture se relayent. Présentement, je suis déjà à la cent vingtième page de mon autobiographie. Bien à l’abri des pressions et des responsabilités écrasantes de mes années d’activité, je me délecte à me souvenir de mon enfance et de ma jeunesse. Je me réjouis à retrouver et à revivre en idée le bonheur du passé : cela me donne du courage et de la force pour bien vivre le présent. Ma plume de retraité est aussi utile que la tondeuse à gazon du jardinier ; n’en déplaise à Daniel Pennac qui pense, lui : « Pour la retraite, la plume est moins utile que la tondeuse à gazon. »3

Pour ceux qui craignent la monotonie de la retraite je leur rappelle cette réflexion de Madame de Staël : « La monotonie dans la retraite tranquillise l’âme, la monotonie dans le grand monde fatigue l’esprit ». Pour ceux qui ignorent la valeur de la retraite, je leur donne cette extraordinaire  information : « Les trois grandes époques de l’humanité sont l’âge de la pierre, l’âge du bronze et l’âge de la retraite ».4

1 In Dictionnaire-manuel de gérontologie sociale de Nicolas Zay, Les Presses de l’Université Laval, 1981.

2 Tels Plamondon et Carette, cités dans Les Difficultés d’adaptation à la retraite de Micheline Cote, nov. 1993.

3 Citation extraite de La Fée Carabine (1987).

4 Extrait du recueil  La Foire aux cancres (1962) de Jean-Charles. Éd. Calmann-Lév

Image : U turn arrow - Gwoeii - Shutterstock

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