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Pourquoi les profs espagnols sont-ils si techno-enthousiastes ?

Par Martine Dubreucq , le 03 novembre 2009 | Dernière mise à jour de l'article le 04 novembre 2009

Carmen Vera Perez est connue dans le monde du Français langue étrangère. Le portail qu'elle a crée en 1997, Ressources didactiques sur internet est une référence quasi encyclopédique et les ressources de ses blogs et podcasts sont utilisées par un grand nombre de professeurs en Espagne mais aussi partout où l'on apprend la langue française.

C'est elle qui fournit la communauté FLE en activités autour de la chanson française, l'une de ses passions, et qui a popularisé les Karaokés; c'est encore elle qui s'enthousiasme pour les outils du web 2.0 depuis quelques années.

Professeure agrégée de français à l'Escuela Oficial de Idiomas de Hellín (Albacete) dans le sud de l'Espagne, elle jongle avec un emploi du temps chargé pour organiser des stages de formation de professeurs depuis 1999 et pour participer à des colloques où elle communique sans trop de difficulté sa conviction que les pratiques de classe doivent passer à une autre ère.

Elle montre bien que lorsque la volonté d'innovation et d'ouverture de quelques convaincus rencontre une forte incitation politique à la formation des enseignants, ça marche !

Comment les enseignants espagnols ont-ils été formés aux TICE ? 

En général, on peut dire que les premiers pas ont été durs, les professeurs espagnols ne croyaient pas au TICE, la plupart d'entre eux pensaient même que c'était une mode qui passerait, mais plusieurs éléments ont fait évoluer la situation. Les professeurs qui croyaient aux TICE ont persisté dans leurs pratiques, et les administrations éducatives n'ont pas arrêté de proposer des cours de formation en nouvelles technologies. De plus, le Web 2.0 a permis soudain à tout un chacun de créer son site web sans avoir de connaissances en informatique. Les enseignants ont mesuré les possibilités du Web et actuellement il est rare de trouver un professeur espagnol qui ne possède pas son blog ou qui n'utilise pas l'internet tous les jours pour trouver des matériaux pour ses cours.

Il semble que la formation continue en Espagne soit plus développée d'une part et que les régions y jouent un rôle très important...

En Espagne le système éducatif est décentralisé, mais l'administration centrale a créé des ressources multimédia pour que les étudiants espagnols puissent étudier toutes les matières sur internet (CNICE, actuel ITE, voir Françaventure).

Il existe d'autre part un organisme public qui forme les professeurs au niveau régional : les Centres de Professeurs (appelés généralement CEP, CPR). Ces CPR sont dirigés par des professeurs-formateurs, qui connaissent les besoins des collègues et sont situés géographiquement près des établissements d'enseignement.

Que proposent les CPR ?

Ces centres proposent aux professeurs des stages de formation portant sur des sujets différents - dont les TICE - et animés par d'autres professeurs spécialistes, venus de n'importe quel coin de l'Espagne ou de l'étranger. Les CPR écoutent la demande de leurs professeurs, organisent les stages proposés et invitent même les spécialistes qui leur sont suggérés.

Les administrations éducatives des communautés autonomes ont installé également , et cela depuis longtemps, des salles informatiques, ou des ordinateurs dans les salles de classe (en Extremadure et partiellement en Andalousie), pour que les professeurs et les élèves puissent utiliser les TICE comme un outil de travail quelconque. Il y a des initiatives comme celle de Castilla-La Mancha qui l'année dernière a offert un ordinateur portable à tous les professeurs de la région, du primaire et du secondaire.

Les efforts du gouvernement ont sans doute beaucoup contribué à l'intérêt général envers les TICE qu'on décèle actuellement chez les professeurs espagnols.

Est-ce qu'il est vrai que la formation continue en Espagne est prise sur le temps de vacances des professeurs ?

Les CPR organisent généralement les stages de formation l'après-midi. Les cours ayant lieu le matin, les professeurs n'ont pas de problème pour se former. S'il s'agit de journées, qui ont lieu matin et soir, on a la possibilité de demander de s'absenter, et ici cela dépend des communautés ou de la direction de l'établissement : à Castilla-La Mancha on a 7 jours, ailleurs cela dépend, généralement on n'a pas de problème, mais il faut veiller à ce que les élèves ne perdent pas de cours ou qu'un autre professeur puisse s'en occuper pendant l'absence de celui qui souhaite se former. Dans certaines communautés on indique qu'on a toujours l'été pour se former.
Dans le cas des professeurs de langues étrangères ou des écoles de langues, où l'on travaille le soir, il faut se former en ligne - ce qui est de plus en plus répandu - ou partir en été à l'étranger, pendant les vacances.

Dans les formations de formateurs que j'organise, je suis toujours surprise par l'enthousiasme des professeurs espagnols pour les nouveaux outils. Vis à vis de la technique ils sont tout à fait ouverts a priori alors que c'est plutôt le contraire pour les enseignants français ou allemands par exemple. Est-ce que tu expliques cette différence par un trait culturel, par une formation plus complète aux outils ou par autre chose ?

Je crois que si les enseignants possèdent l'outil dans la salle de classe et si on leur offre aussi des activités concrètes ou des cours en ligne créés pour leurs élèves, adaptés aux contenus à étudier, ils sont un peu forcés de l'utiliser, surtout que les élèves maîtrisent déjà l'outil, mais ils doivent apprendre à l'utiliser dans une perspective d'apprentissage. 

D'un autre côté, surtout dans le cas de l'enseignement du français, l'internet a ouvert un espace inépuisable de ressources aux professeurs espagnols qui manquaient un peu de tout avant le Ne t: échanges, culture (films, musique), ressources, textes...

Une autre caractéristique des professeurs espagnols est leur grande liberté par rapport aux droits d'auteur. En France on est très sensibilisé à ce problème comme en témoignent les polémiques autour de la loi Hadopi. Le site Web lettres par exemple met en garde les professeurs contre tous les dangers des blogs par rapport au droit à l'image. Est-ce que la loi prévoit l'utilisation d'images, d'enregistrements, de photos dans le cadre d'activités pédagogiques en Espagne et comment font les enseignants espagnols ?

Pour l'instant, apparemment on est plus libres pour ce qui est des droits d'auteur. L'ITE a créé une banque d'images, sons et vidéos libres de droits  pour les professeurs, car il faut, malgré tout, faire attention à cette question. Pour créer Françaventure il a fallu utiliser des images originales et ne rien imiter ou copier, car il fallait respecter les droits d'auteur. Le gouvernement actuel a essayé d'annoncer l'année dernière une mesure semblable à celle de la France, pour ce qui est des téléchargements illégaux, mais cette initiative n'a eu aucun succès. Pour les initiatives personnelles des professeurs je crois que cela n'a pas posé de problème parce que les ressources  sont clairement créées à des fins strictement pédagogiques sans aucun but lucratif.

En Espagne, comment arrive-t-on à concilier exigences scolaires et pratiques du Web 2.0 ? Les programmes et les évaluations ont-ils évolué sous la pression des nouvelles compétences à prendre en compte dans notre société d'abondance d'informations ?

Le gouvernement central vient d'approuver le projet Escuela 2.0 qui vise à généraliser définitivement l'internet dans les salles de classe : on aura un Tableau Numérique Interactif dans toutes les salles de classe, ainsi que des réseaux wifi, qui  sont déjà installées presque dans tous les établissements. Il est prévu que les élèves et tous les professeurs reçoivent progressivement un ordinateur portable, afin de faire de l'ordinateur et de l'internet des outils de travail habituels.


ENT généralisés, TBI un peu partout dans les classes, classes mobiles ici et là, WIFi bientôt sur l'ensemble des établissements : en France l'Etat et les collectivités locales ont certes compris les enjeux du numérique mais en partie seulement : encore un effort pour prendre en compte la formation des enseignants et la nécessité urgente de leur implication !

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