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"Regarde, j'y arrive !"

Développer le goût d'apprendre chez les jeunes implique d'accepter de les voir aller là où on ne les attend pas, et de choisir la vie plutôt que la règle.

Par Christine Vaufrey , le 11 février 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 12 mars 2014

"Ils ne savaient pas que c'était impossible, alors ils l'ont fait". Cette phrase attribuée à Mark Twain résume le sentiment d'admiration mêlée d'incrédulité qui nous prend devant des personnes qui nous semblent avoir dépassé leurs limites, au-delà de tout ce que l'on pouvait imaginer. 

C'est par exemple le genre de phrase que l'on aurait pu prononcer devant l'exploit réalisé en 2009 par Nadir Dendoune, journaliste algéro-franco-australien né en banlieue parisienne qui est parvenu au sommet de l'Everest sans jamais avoir fait d'alpinisme auparavant, à grands coups d'indignation, de dissimulations et de dents serrées. En se lançant le défi de l'Everest, Nadir avait des choses à se prouver, et à prouver à la société française. Par exemple, qu'il n'était pas nécessaire de "s'appeler Vincent et d'être blanc" pour avoir le droit d'essayer, comme il le dit dans une interview accordée au journal Libération avant d'écrire un livre consacré à son exploit. Nadir, qui n'en était malgré tout pas à son coup d'essai en matière de défis (tour du monde à vélo, bouclier humain à Bagdad...) avait une estime de lui-même suffisante pour se rendre là où personne ne l'attendait, tout là haut.

C'est bien cette estime de soi qui fait défaut à nombre d'élèves en difficulté. Le sentiment de ne rien valoir, de ne pas être à la hauteur, de manière consubstantielle puisque les efforts ne changent rien, ravage les enfants comme le feu dévore la forêt. Les systèmes d'évaluation en vigueur ne font qu'accentuer le problème : les notes vécues comme des jugements de valeur, des évaluations permanentes qui mesurent le moindre battement de cil et lui donnent un sens sur la pente beaucoup trop raide de la conformité scolaire... Il faut lire le post simple et poignant intitulé "Des trous de larmes" de Marielle Potvin, orthopédagogue :

"Le gamin me montre son cahier et m’explique:
-Là, j’avais 8 fautes. Là, c’est ma correction, trois fois chaque mot. Et là, ben là, c’est des trous de larmes".

La remédiation à base d'évaluations permanentes mise en place pour cet enfant a accentué les difficultés, au point de lui faire rejeter toute forme d'écriture.

Et si on arrêtait de faire pleurer les enfants en classe ?

Et si on arrêtait de les évaluer à tout bout de champ ?

C'est le défi qu s'est lancé l'équipe pédagogique du collège Léo Drouyn de Verac, dans l'académie de Bordeaux, avec une expérimentation intitulée "Compétences et estime de soi" réalisée à partie de 2011-2012. Le projet est présenté ainsi dans l'expérithèque du Ministère de l'éducation nationale :

"Pour renforcer durablement l’estime de soi et favoriser la réussite scolaire, toutes les disciplines utilisent une évaluation positive non pas basée sur la note mais sur l’acquisition des connaissances et des compétences. Différents dispositifs sont mis en place pour motiver les élèves en leur fixant des objectifs réalistes précis, soulignant leurs points forts, prenant en considération leurs progrès tout en ciblant leurs difficultés afin de les rendre acteurs de leurs apprentissages. Pour collecter ces évaluations et les communiquer nous avons créé un outil évolutif : VÉRAC (Vers une Évaluation Réussie Avec les Compétences)". 

Tous les élèves de ce collège ont été impliqués dans l'action, soit 630 enfants de la 6e à la 3e. L'expérimentation a été menée dans les règles, avec la batterie d'indicateurs dont raffolent les superstructures. Et de fait, l'abandon des notes, la substitution de l'évaluation formative à l'évaluation sommative, la visualisation d'une progression plutôt que de résultats, ont eu des effets positifs évidents : les élèves ont largement amélioré leurs résultats aux évaluations nationales, sont moins stressés et plus engagés dans leurs apprentissages. La pratique de l'évaluation par ompétences est devenue la norme dans ce collège. Des enseignants s'y sont fait muter de manière à pouvoir travailler de cette manière. Le collège jouit d'une image positive dans la communauté, est reconnu comme un espace de réussite pour les enfants. 

Développer l'envie d'apprendre et l'estime de soi non par des formules toutes faites et un optimisme détaché de la réalité, mais en s'appuyant sur les habiletés et compétences réellement mises en oeuvre par chacun, c'est choisir les gens plutôt que le système, la vie plutôt que la règle, l'invention du quotidien plutôt que la convention.  

Références :

Drouzy, Fabrice. "Voyages | «Je ne savais pas grimper, ça les a un peu énervés». Nadir Dendoune, premier Franco-Algérien à gravir l'Everest, assume son manque d'expérience." Libération.fr. 8 juillet 2009. http://voyages.liberation.fr/montagne/je-ne-savais-pas-grimper-ca-les-un-peu-enerves.

Potvin, Marielle. "Des trous de larmes" Marielle Potvin, orthopédagogue. 29 janvier 2014. http://mariellepotvin.wordpress.com/2014/01/29/des-trous-de-larmes/.

Pierre, Marie-Hélène. "Compétences et estime de soi." Expérithèque- Bibliothèque des expérimentations pédagogiques - Éduscol. Consulté le 11 février 2014. http://eduscol.education.fr/experitheque/consultFicheIndex.php?idFiche=7079 .

Illustration : Zurijeta, Shutterstock.com

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