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Surtout audacieux : les muséologues de Nuts & Bold

Rencontre avec des nouveaux acteurs de la muséologie 2.0 à Montréal

Par Francine Clément , le 18 février 2014 | Dernière mise à jour de l'article le 19 août 2014

De Gauche à Droite, Justine Chapleau, Pierre Tanguay Et Mélissa Trottier.

Rencontre avec de nouveaux acteurs de la muséologie 2.0. Justine G. Chapleau, Pierre Tanguay et Mélissa Trottier sont étudiants à la maîtrise en muséologie, un programme conjoint de l'Université de Montréal et de l'UQAM. À l'automne 2013, ils ont réalisé, au sein du collectif créé pour l'occasion, Les Commissaires Glaneurs, un projet d'exposition en ligne, Variations, faisant appel au crowdsourcing, projet dont ils ont rendu compte à la dernière conférence du Museum Computer Network. La rédaction de leur mémoire n'est pas encore terminée qu'ils ont déjà fondé une compagnie d'ingénierie culturelle où Variations connaît une suite et qu'ils se lancent dans l'organisation de Museomix Montréal.  Nous avons rencontré les deux co-fondatrices de Nuts & Bold, Justine G. Chapleau et Mélissa Trottier.  Pierre Tanguay, le troisième membre de ce trio fou et audacieux, a répondu à nos questions par courriel.

D'abord, d'où vient cet intérêt pour la muséologie et les nouvelles technologies ?

JC : Je me suis toujours intéressée aux musées et j'ai choisi la muséologie un peu par contradiction avec mon milieu familial qui baigne dans la communication, le design, l'événementiel, l'infographie. J'ai travaillé cinq ans au secteur administratif du Collège Salette (design, médias interactifs, illustration) ce qui m'a également sensibilisée à la question des médias. Lors de mon baccalauréat en histoire de l'art et en anthropologie, je me suis intéressée aux modes de conservation, de diffusion et de médiation du patrimoine immatériel et à l'apport des nouvelles technologies et des nouveaux médias dans ce domaine. Je rédige mon mémoire de maîtrise en muséologie sur le hacking culturel en milieu muséal.

PT : Mon expérience professionnelle se situe dans la gestion culturelle et j'ai travaillé quelques années au sein de l'unité responsable des activités de diffusion, de gestion de collection, des projets éducatifs et des initiatives numériques à l'Office national du film du Canada. Mon travail à l’ONF m’avait déjà éveillé aux possibilités que le numérique pouvait offrir au secteur culturel à divers niveaux (création, accessibilité et diffusion, éducation, préservation et gestion des collections…). Je suis loin d’être un expert en nouvelles technologies, mais j'en ai constaté l’importance et le potentiel. J'ai entamé des études en muséologie afin d'enrichir mon parcours de gestionnaire culturel et me pencher plus particulièrement sur les enjeux de la gestion et de la culture organisationnelle dans le secteur muséal. Je travaille présentement sur une étude des moyens mis en œuvre par les musées de ville pour favoriser le dialogue interculturel. Cette recherche prend la forme d’une étude comparative de quatre musées municipaux à Montréal, Anvers, Gand et Rotterdam, et je la réalise en collaboration avec trois étudiantes à la maîtrise en gestion culturelle de l’Université d’Anvers. Nous présenterons les résultats de l’étude au 36e symposium international de l’ICOFOM à Paris en juin.

MT : Mon intérêt pour la muséologie s'est développé lors de mon baccalauréat en anthropologie, durant lequel j'ai participé à un échange et suivi des cours dans le programme Arts and Heritage, à l'Université de Maastricht, où j'ai effectué un travail de recherche sur le musée virtuel. Je m'intéresse particulièrement à la manière dont les musées peuvent bénéficier de l'échange avec les publics et à l'idée de réappropriation des musées par les utilisateurs que permettent les nouveaux outils. Ma recherche actuelle porte sur les processus de co-création dans les institutions muséales, et sur les moyens qu'on peut prendre pour donner la parole aux visiteurs/utilisateurs des musées en utilisant les nouvelles technologies. 

Comment en êtes-vous arrivés à créer Variations, cette exposition en ligne collaborative réalisée durant votre parcours de maîtrise en muséologie ?

MT : Le projet numérique est né d'une situation exceptionnelle où un grand nombre d'étudiants à la maîtrise s'étaient inscrits au cours Exposition. Celui-ci a été scindé en deux groupes et la professeure, Jennifer Carter, a invité l'un des groupes à monter des expositions en ligne. Quelques équipes se sont formées et ont travaillé sur des expositions aux thèmes variés.

PT : Avec deux autres collègues (Charlotte Bouchard-Lafond, et Aurélie Vandewynckele), nous avons décidé de développer une cyberexposition participative, inspirée des manières dont les internautes s’approprient le web aujourd’hui.

JC : Plutôt que de simplement transposer les murs d'exposition sur des pages web, comme une exposition classique sur support numérique, nous avons conçu notre exposition en ligne à partir de l'idée de participation et de dialogue propres au web, des modes d'action des internautes.

Variations

PT : Le défi était imposant : nous n’avions que trois mois pour conceptualiser notre projet et en bâtir l’infrastructure numérique, piloter une opération de « crowdsourcing » et développer une cyberexposition bilingue sur la base des contributions des internautes. Cela comportait des risques importants, qui ont suscité quelques inquiétudes au départ – et à juste titre ! Mais nous avons développé un plan de travail solide pour nous assurer de mener le projet à terme.

MT/JC : Nous avons donc lancé un appel à participation pour la collecte des oeuvres. Le processus créatif était guidé par trois phrases-clés proposées sur le site de Variations : Je ne suis pas là pour le moment, Ça me rappelle quelqu'un et C'est pas important.  En deux semaines, 269 oeuvres ont été soumises qui ont constitué la collection. Les photographies numériques des oeuvres étaient envoyées par courriel et étaient déposées directement dans une boîte dédiée à chacune des trois phrases-clés puis déposées sur le compte Flickr du projet. On peut d'ailleurs toujours voir toutes les oeuvres soumises lors de cet appel dans les quatre albums (une pour chaque phrase et une pour le processus) des Commissaires Glaneurs, le collectif des cinq coéquipiers créé pour faciliter le recrutement via les médias culturels montréalais.

Nous avons choisi quatre façons différentes de concevoir une exposition à partir de cette collection et nous avons également invité deux artistes à jouer le jeu curatorial et à composer une exposition à partir des oeuvres reçues. Nous n'avons pas choisi toutes les oeuvres mais avons composé les expositions à la manière d'un conservateur, en faisant plusieurs relectures de la même collection conservée dans la galerie-réserve Flickr.

Concrètement, nous avons imprimé les 269 photographies numériques des oeuvres, sur papier, et nous avons composé des expositions à l'aide de ces impressions, en faisant des rapprochements sur des tableaux à l'aide d'aimants. Les artistes-commissaires invitées ont procédé de la même façon plutôt  low-tech. Nous avions aussi pour objectif de démystifier le travail muséologique, le processus de la réalisation d'une exposition muséale. Dans la section Passer en coulisses, sur le site de Variations, nous montrons, en toute transparence, le processus de réalisation du projet aux artistes qui ont soumis leurs créations et à l'ensemble des visiteurs du site.

JC: Au départ, pour créer le site, je me suis improvisée programmeur Wix. Nous avons choisi cette plateforme parce qu'elle est gratuite et assez simple d'utilisation et ensuite parce que les modèles que nous voulions utiliser y étaient également gratuits. Nous avons aimé le résultat qui était à la hauteur de nos attentes et qui mettait bien en valeur les oeuvres soumises par les participants. Le projet Variations a aussi été le point de départ d'une réflexion sur l'open source ; les oeuvres acquises pour le projet sont placées sous license cc et peuvent être réutilisées à des fins non commerciales.

En tout, le projet a coûté environ 75$. Bien sûr, nous ne comptons pas le temps de travail, qui a été considérable. Mais pour nous, la réussite de ce projet est un petit miracle qui démontre qu'il est possible de mener à bien des expositions collaboratives à peu de frais à l'aide des outils gratuits disponibles sur le web.

MT : Lors de notre présentation à la conférence MCN, nous avons souvent entendu les professionnels de musée dire qu'ils voulaient expérimenter davantage avec les nouvelles technologies mais qu'il y avait des hésitations aux niveaux hiérarchiques supérieurs. Par ailleurs, certains employeurs laissent du temps aux employés qui le veulent pour faire des projets prototypaux, parallèlement à leurs tâches régulières. Mais l'utilisation des nouvelles technologies n'a pas encore donné de résultats tangibles, il y a encore peu d'exemples dont l'utilité est démontrée à 100%, alors on hésite à se lancer dans de tels projets.

De quelle façon votre projet collaboratif en ligne a t-il été reçu dans le cadre du programme de la maîtrise en muséologie ?

PT : Variations a reçu un accueil très chaleureux. Nos universités, l’UQÀM et l’Université de Montréal, ont d’ailleurs soutenu notre participation au congrès annuel du Museum Computer Network à Montréal, où nous étions invités à donner une conférence sur le projet.

MT : Nous étions plus intéressés au procédé et au processus de réalisation du projet collaboratif qu'à son résultat. Bien sûr, cela peut poser problème quand l'objectif du cours est de monter une exposition. Nous avons documenté notre processus de façon très rigoureuse de sorte que notre professeure a été convaincue de sa valeur et est devenue fan du projet.

JC : Pour ma part, depuis le début de ma formation, j'ai voulu faire porter tous mes travaux sur l'intégration des TIC en milieu muséal, même s'il n'y avait pas encore d'intégration du sujet dans les cours. J'ai hacké une partie de ma formation en muséologie, j'ai en quelque sorte détourné le programme en faisant des ententes avec les professeurs pour mes travaux car je savais où je m'en allais. Certains ont accepté, d'autres non.

Comment le programme de la maîtrise en muséologie rend-il compte de l'évolution actuelle du milieu muséal, de la révolution numérique qui passe, là comme ailleurs ?

JC : Dans le programme que nous suivons, il n'y a aucun cours sur ce sujet spécifique. Le sujet de la muséologie 2.0 ne fait qu'être effleuré dans certains des cours de la maîtrise. Une révision du programme de la maîtrise en muséologie est attendue mais bien évidemment, c'est un processus long et complexe qui demande des années d'effort, de la part de tous les acteurs concernés. Cela demande du temps.

MT : Offrir des cours sur les nouvelles muséologies permettrait de faire entrer le programme dans le XXIe siècle et de nous donner les compétences et la polyvalence nécessaires pour travailler dans le milieu muséal d'aujourd'hui. Les muséologues en formation en ce moment à Montréal ne sont pas formés à ces nouveaux outils qui deviennent un standard de la profession.

JC : Il y a toute une réflexion à faire sur les nombreuses façons d'exploiter les NTIC en milieu muséal : marketing, ludification, éducation, accessibililté, participation du public, etc. Il y a beaucoup de notions à étudier et à comprendre et l'université est l'endroit pour le faire.  On n'est pas des gourous des TIC ; je pense vraiment que c'est un processus qui se doit d'être réfléchi d'un bout à l'autre du musée. Sometimes, no technology is the best technology. L'utilisation des outils numériques doit être une plus value, dans toutes les fonctions muséales.

PT : Cela me semble fondamental d'inclure l'étude des projets muséaux numériques à la maîtrise en muséologie, non seulement dans leur rapport à la diffusion et à la médiation, mais bien dans l'ensemble des dimensions du travail muséal. Bon nombre d’études de cas présentées au congrès du Museum Computer Network l’automne dernier ont illustré le potentiel remarquable d’une approche intégrée du numérique. La numérisation des collections et les systèmes de gestion de ressources numériques permettent de valoriser les collections et de les rendre accessibles sur une multitude de plateformes médiatiques, mais ils permettent aussi de faciliter les processus de gestion et de conservation, d’alimenter les plateformes de recherche, d’appuyer les efforts de marketing, etc. Les nouvelles technologies ont aussi profondément transformé les possibilités d’interaction et de participation du public.

La suite des Commissaires glaneurs: Nuts & Bold

JC/MT : Nous avons décidé de présenter notre projet Variations à la conférence  MCN sur un coup de tête, presqu'à la veille de la date-butoir pour faire les propositions. Nous avons été -très agréablement- surpris d'être retenus. Pour avoir une certaine visibilité durant la conférence, nous avons lancé le collectif Nuts & Bold : nous avons trouvé un nom, créé un logo, lancé un site web et assuré une certaine présence sur les médias sociaux.

PT : Avec Nuts & Bold, nous souhaitons continuer à travailler sur des projets touchant la participation du public. Nous collaborons présentement à un nouveau projet de « crowdsourcing » en ligne et d’installation participative, intitulé Idées reçues/Gleaned Ideas, avec le Musée de la Femme. Ce projet sera produit dans le cadre de l’exposition États Dames, qui sera présentée à Montréal du 6 mars au 29 juin 2014.

JC/MT : Nous procédons de la même façon qu'avec Variations : pour lancer la collecte des oeuvres, nous faisons un envoi de courriels et nous utilisons les médias sociaux pour rejoindre les organismes culturels montréalais et, dans ce cas particulier, les réseaux de femmes, autour de phrases-clés en lien avec la thématique de l'exposition. Ce nouveau projet diffère cependant de Variations en ce sens qu'il y aura une portion participative dans l'installation in situ et que des oeuvres soumises via internet seront exposées en salle. Il se peut également que nous puissions donner la possibilité aux visiteurs virtuels de faire leur propre mash-up, c'est-à-dire de réaliser leur propre exposition en ligne à partir de la collection d'oeuvres reçues durant la collecte, ce que nous n'avions pas pu réaliser pour Variations faute de moyens techniques et financiers.

MT : Nous souhaitons garder le collectif Nuts & Bold actif, trouver ce qu'on veut y faire en y investissant un certain nombre d'heures par semaine, à travers nos projets personnels. nos emplois et la maîtrise. On espère que la compagnie devienne viable éventuellement et puisse nous permettre de nous imposer comme des acteurs crédibles dans le domaine.

JC : On aime à penser que Nuts & Bold a le potentiel de devenir un acteur-clé dans la réflexion sur l'utilisation des nouvelles technologies et des médias sociaux en milieu muséal, une sorte de think tank crédible.

Et d'autres suites : Muséomix MTL

PT : Muséomix est un espace de collaboration et d’expérimentation formidable pour les musées et ceux et celles qui s’y intéressent – des passionnés de nouvelles technologies, bien sûr, mais aussi des intervenants en culture, en éducation, etc. C’est une plateforme multidisciplinaire unique, un terrain de jeu pour imaginer le musée de demain.

JC : J'assume la coordination du pôle montréalais de Muséomix. Le lancement du 29 janvier dernier a réuni 60 personnes enthousiasmées par le projet. Arthur Schmitt, Ana Laura Baz, et des participants du Muséomix Québec 2013 en ont fait une présentation. Plus d'une trentaine de personnes de différents milieux (design, programmation, graphisme, journalisme, ...) ont manifesté leur intérêt à s'impliquer dans l'événement. C'est toute la beauté du concept de Museomix : se mettre ensemble pour voir ce qui peut émerger.

Montréal est une ville forte en ce qui a trait aux nouvelles technologies, mais les liens entre les différents réseaux sont plutôt rares. Nous souhaitons créer une communauté de professionnels aux expertises variées. Nous voudions pérenniser cette communauté, au-delà des trois jours de muséomixage, par l'organisation d'activités ponctuelles, avant et après l'événement, qui pourront par exemple prendre la forme d'ateliers sur différentes thématiques et dans différents lieux, des happenings qui serviront à souder cette communauté porteuse de Muséomix.

Le muséomix montréalais sera bilingue, Montréal étant le lieu idéal pour faire découvrir ce concept francophone dans le monde anglophone, notamment aux États-unis et dans l'Ouest canadien.

MT : Le grand intérêt de Muséomix est que le travail peut s'accomplir sans les habituelles barrières administratives. Le musée qui décide de se laisser gentiment envahir et d'ouvrir ses portes aux équipes de muséomixeurs devient un terrain d'expérimentation ouvert dans lequel on produit des prototypes de médiation qui n'ont pas à être parfaits mais qui peuvent constituer des guides dans la recherche sur l'utilisation des nouveaux outils technologiques au sein de l'institutution.

JC : On connaîtra le nom du musée où aura lieu le premier Muséomix montréalais le 1er avril prochain et nous sommes actuellement en recrutement de l'équipe d'organisation. Il y a plusieurs niveaux d'implication possible, à choisir selon ses intérêts et le temps dont on dispose. Les gens intéressés à participer à Muséomix Montréal et notamment à son organisation, peuvent remplir le formulaire en ligne qui se trouve sur le site de l'événement, ici.  


Sources

Nuts & Bold Ingénierie culturelle : http://www.nutsandbold.ca/ [consulté le 10 février 2014]

Museomix Montréal 2014 : http://museomixmtl.com/fr/ [consulté le 17 février 2014]

Museomix Montréal à la recherche de son équipe d'organisation : http://us3.forward-to-friend1.com/forward/show?u=031aada7dda3a38c6ea1cb5c7&id=1c1987744a [consulté le 17 février 2014]

Images : Captures d'écran des sites web Variations, Nuts & Bold, Muséomix Montréal.



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